Sphère émotionnelle

Attachement ou amour ?

Attachement ou amour ?

En règle générale, il n'y a pas d'amour sans attachement.

La question de l'amour, à distinguer de l'attirance, doit prendre en compte la notion d'attachement qui, trop souvent et à tort, lui est aisément assimilée alors qu'elle n'en est qu'une forme dérivée. Sans totalement dissocier ces deux concepts et leurs univers respectifs ni amoindrir leur différence, il s'agit de définir dans un premier temps les particularités de l'un puis de l'autre, pour aboutir à l'illustration de la fertilité de leur complémentarité.

Pour organiser cette réflexion et la rendre intelligible, il convient d'aborder l'amour, non pas seulement en tant que sentiment mais comme principe relationnel mu par plusieurs systèmes de comportements : la sexualité, l'attachement et le soin. S'il est possible d'intégrer le concept d'attachement au principe de relation amoureuse alors qu'amour et attachement sont réputés avoir des univers disjoints, voire antagonistes, c'est parce que l'attachement revêt plusieurs formes distinctes dont l'une est sécure quand les autres sont insécures. Ce postulat, issu d'études historico-critiques des mobiles religieux en théologie chrétienne, présente "l'Éros" (amour passion) comme étant par nature égoïste à l'inverse de "l'Agapè" (amour compassion), qui est désintéressé et dirigé vers l'autre. Le premier serait donc "entropique", source de désordre et le second "philanthropique", source d'ordre. C'est en ce sens, que l'attachement sécure intègre pleinement le principe de relation amoureuse. 

Ce que nous devons savoir de l'attachement chez l'adulte et de son influence sur ses relations amoureuses, c'est qu'il répond à une mécanique psychique dont les fondements s'ancrent dans l'enfance.

En effet, John Bowlby, psychologue anglais, père de la théorie de l'attachement, avance qu'il existe trois formes d'attachement chez le nourrisson : l'attachement insécure ambivalent/anxieux, l'attachement insécure évitant et l'attachement sécure. Ces trois formes de l'attachement seraient induites non pas par la pulsion orale qui, selon Freud, se réfère au besoin alimentaire mais plutôt par la recherche de sécurité via la relation à autrui, en l'occurrence et le plus souvent, la mère. L'enfant développerait donc plusieurs types de comportements selon que la réponse de la figure d'attachement serait ou non adaptée à ses demandes. 

L'attachement sécure de l'enfant est étroitement lié à la sensibilité de la mère, notamment au plaisir qu'elle éprouve à s'occuper de lui. Dans tel cas la relation est fluide, équilibrée, exempte de dépendance ou d'indépendance anormale, les réactions de l'enfant comme celles de la mère sont appropriées et cohérentes. Un enfant ayant développé un attachement sécure se montrera plus éveillé, plus actif et prompt à l'exploration.

Yvane Wiart est chercheuse, docteure en psychologie et l'auteure de L'attachement : un instinct oublié (Albin Michel, 2011). En matière d'attachement sécure, Wiart identifie trois sous-catégories décrivant des comportements infantiles différents :

Certains bébés sécures se montrent indépendants et recherchent peu la proximité si ce n’est qu’ils ont d’importants échanges affectifs avec leurs mères (sourires, regards, vocalises), la préférant au visiteur en cas de stress, ce qui les distingue des évitants.

D’autres, au contraire, ont besoin de beaucoup de contacts physiques et s’agitent lorsqu’ils ne peuvent les obtenir mais ils ne montrent ni colère intense ni passivité exagérée, à la différence des bébés avec attachement anxieux. Leurs mères semblent apprécier cette dépendance et encouragent ouvertement les câlins, sans interférence ni entrave notables dans les activités d’exploration de leur enfant cependant. 

La troisième sous catégorie, la plus typiquement sécure, est celle où mère et enfant prennent manifestement plaisir à leur compagnie mutuelle, partageant situation de stress et situations de jeu. En cas de stress, l’enfant recherche sa mère qui le réconforte sans difficulté; en situation d’exploration, soit à distance, soit à proximité, le partage affectif est important, à l’initiative et de l’enfant et de la mère qui exprime, elle aussi, ouvertement ses émotions.

Dans le cas d'une réponse inadaptée ou incohérente de la mère, l'enfant mettra en place des mécanismes d'adaptation spécifiques, soit de type évitant, soit de type anxieux/ambivalent.

Par exemple par des stratégies d'évitement l'enfant cherchera à "fuir" ses états émotionnels, ces derniers n'étant pas reconnus ni traités en tant que tels par l'adulte en charge d'y répondre (manque d'attention de la mère, colères, moqueries). Il inhibera donc ses affects afin de ne pas courir le risque d'une nouvelle mauvaise réponse de la mère. Plus tard, devenu un adulte à l'attachement évitant, il apparaîtra comme une personne responsable et posée, quelqu'un d'agréable à vivre. Cependant face à un certain niveau de stress, il pourra faire preuve d'un tempérament colérique, sarcastique, pourra se montrer distant et parfois, décompensera dans la dépression. Pour un adulte ayant développé un attachement insécure de type évitant, la perspective d'attachement, d'engagement et d'amour sera hautement anxiogène. C'est pourquoi il développera un rejet de l'attachement et de la dépendance affective.

L'attachement anxieux/ambivalent quant à lui est une réaction quasi-exclusivement émotionnelle des bébés confrontés à une réponse inadaptée de la figure d'attachement : surprotection ou inversement, négligence et/ou l'absence d'intérêt. Par exemple, confronté à l'absence de sa mère, l'enfant à l'attachement anxieux se trouvera en situation de panique, pleurant intensément il ne pourra se calmer qu'au retour de celle-ci. L'enfant ayant développé un attachement anxieux élaborera des stratégies coercitives de maintien du lien avec sa figure d'attachement, allant jusqu'à la manipulation volontaire, la feinte d'émotions ou l'exagération de celles-ci. Il pourra également manifester opposition, agressivité, mensonges, séduction, plaintes etc. et ce, dès qu'il aura l'âge de parler. À l'âge adulte, la personne à l'attachement anxieux sera fortement dépendante de l'autre dont elle aura besoin pour exister. Ses demandes affectives seront exorbitantes et sa peur de l'abandon la conduira à remettre en cause jusqu'à la sincérité des sentiments de son/sa partenaire.

Quelle issue pour les personnes à l'attachement insécure ?

Yvane Wiart, docteure en psychologie et chercheuse au Laboratoire de psychologie clinique de l'Université de Paris insiste sur l'importance d'une reprise de contact avec l'attachement sécure. Pour la psychologue, l'intervention d'un tiers, qu'il s'agisse d'un thérapeute ou d'une personne sécure, est indispensable pour entreprendre un processus de réparation. Dans le cadre d'une relation amoureuse, le/la partenaire sécure parviendra, avec le temps et à force de patience, à construire suffisamment d'expériences correctrices pour inverser la dynamique délétère et permettre un développement harmonieux de la relation.

La relation amoureuse en tant que lien affectif, défini par John Bowlby comme expérience de sécurité et de réconfort éprouvée en la présence de l'autre, est aussi de l'attachement. Dans le cadre d'une relation saine, cet attachement qui sera reconnu sécure permettra la naissance de comportements favorisant la consolidation du lien, comportements liés à la sexualité, ou  comportements de soins (souci du bien-être de l'autre). L'attachement amoureux est donc un sentiment normal au sein d'une relation équilibrée. Renforcé par un lien affectif profond, il autorisera la satisfaction des besoins personnels comme de ceux de son/sa partenaire. Sur la base de ce type d'attachement, le couple aura construit un lien affectif durable, permettant au fil de son vieillissement, de substituer les comportements de soins aux comportements sexuels.

Au contraire, un attachement insécure nuit à la relation amoureuse et par extension à l'amour lui-même. Les comportements d'attachement insécure, souvent despotiques, égocentriques, ne prendront pas en compte le bien-être et l'épanouissement du conjoint et déjà à ce titre, seront contre-productifs, voire destructeurs de la relation. L'attachement insécure n'a que peu à voir avec l'amour. Il est une pulsion dirigée vers des besoins personnels de rassurance, de réconfort et de contrôle, toujours induits par la peur de perdre l'objet de son plaisir propre. Au sein d'une relation amoureuse tumultueuse, il est important de savoir quels comportements relèvent de l'attachement insécure chez l'un ou l'autre des partenaires, afin de restaurer un équilibre affectif substantiel et durable ou, le cas échéant, de mettre un terme à une relation toxique. 

Comme le disait Saint-Augustin, la mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure.

La nature de nos sentiments amoureux doit porter non seulement sur notre propre bonheur, mais tout autant, et dans certains cas davantage, sur celui de la personne que l'on dit aimer. Car contrairement à ce que l'on pourrait croire, aimer ne va pas de soi, une certaine vision élitiste de l'amour le considérant même comme un art. Erich Fromm, dans son livre publié en 1956 L'art d'aimer, écrit : "La première démarche qui s'impose est de prendre conscience que l'amour est un art, comme vivre est un art."

L'amour est un sentiment fragile souvent confondu avec d'autres pulsions d'ordre libidinale. L'expression tomber amoureux est elle-même étrangement révélatrice de ce qui différencie l'état amoureux de l'amour authentique. Le verbe tomber, en lui-même, a une connotation fortement négative ; l'amoureux tombe, il chute, perd le contrôle, de son corps et de ses émotions, il subit un assaut émotionnel particulièrement violent ; c'est le coup de foudre, l'amour-passion, l'amour fou, dévorant et monopolisant toute son énergie. 

À elle seule, cette phase de la relation amoureuse n'est pas un gage de pérennité, bien au contraire. L'aveuglement amoureux des premiers émois exaltés est souvent responsable de cuisantes déceptions, quand apparaissent finalement les défauts jusqu'alors occultés et les diverses incompatibilités morales, intellectuelles, politico-religieuses etc. Mais une fois cette épreuve réussie, il reste aux amoureux à édifier leur relation sur d'autres bases complémentaires à l'attirance physique de départ. À partir d'un certain stade, c'est sur la relation elle-même que devra porter l'attention du couple, la relation en tant qu'entité à part entière. 1+1 ne feront plus 2 (voire 1), mais 3. Toi, Moi et Nous. 

L'amour s'apprend, l'amour s'entretient, l'amour se cultive.

Il s'apprend à travers une découverte progressive réciproque, une attention particulière portée à la sensibilité, la fragilité, la force de l'autre, sans jamais l'enfermer dans un rôle ou un statut figé ni s'y enfermer soi-même. Il s'entretient en permettant à l'autre d'exprimer librement ses sentiments, en toute confiance, sans exigences narcissiques. Il se cultive par le respect, le regard valorisant que l'on porte sur l'être aimé et qui le fait se sentir plus fort, plus aimable. 

Mais l'amour se reconnaît parfois avec le temps, sans coup de foudre préalable, ce qui n'empêche pas l'état amoureux. Il arrive aussi que la compatibilité physique du couple ne soit pas parfaite, que la relation se fonde sur autre chose que l'attirance sexuelle, des sentiments tels que la confiance, le respect, la tendresse, l'admiration, la sérénité ressentie en présence de l'autre, l'impression de simplicité et de fluidité. La relation sexuelle n'est plus seulement un moteur, comme c'est le cas après un coup de foudre, mais la manifestation naturelle d'une harmonie existant entre deux personnes ayant la conviction profonde de "s'être trouvées". Dans ce contexte, l'attachement qui lie le couple, exprime toute sa dimension sécure dans une alchimie totale des cœurs et des corps.

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