Sphère émotionnelle

Jalousie ou compersion ?

Jalousie ou compersion ?

Jalousie ou compersion ?

Dompter la jalousie, est-ce possible ou même souhaitable ?

Au sens commun, la jalousie est l’émotion ressentie à l’épreuve d’une menace potentielle qu’un tiers fait peser sur la relation, soit par l’attention trop ostensible qu’il porte à la personne aimée, soit par l’intérêt trop évident qu’il suscite chez elle. Preuve d’amour ou sentiment détestable, la jalousie dépasse la simple peur de la perte pour s’inscrire dans le cadre plus large de l’injustice. Parce que l’amour romantique se devrait d’être exclusif, se construit la certitude que l’être cher nous appartient et sa dépossession par un rival est perçue comme un préjudice aussi bien moral que matériel. Mais y-a-t-il quelque chose de foncièrement malsain dans la volonté de préserver l’affection de l’être chéri ? Inversement, l’absence de jalousie ne rime-t-elle pas avec indifférence ? 

Pour nombre de penseurs des relations intimes, la jalousie fait partie intégrante des jeux de séduction, elle est un ressort de la dynamique érotique, une marque d’affection et d’intérêt portée au partenaire. Cependant si des épisodes occasionnels et tempérés de jalousie peuvent effectivement témoigner d’un amour véritable et produire quelques effets bénéfiques, il ne serait pas approprié de la cultiver comme un trait de caractère. Nous le savons tous, la plupart des crises de jalousie sont explosives, paralysent la réflexion, génèrent des comportements pathétiques, irrationnels, des agressions verbales et physiques montant crescendo dans une atmosphère de violence exacerbée.

Bien que l’évidence pousse à reconnaître que la jalousie est rarement vertueuse, certains la pensent en termes de qualité. Il en est ainsi du philosophe Kristjan Kristjansson qui dans « Virtuous Emotions » affirme qu’un déficit de jalousie est le signe d’un manque d’assurance et d’estime de soi, la marque d’un esprit qui présente un caractère de soumission excessive, une absence de sensibilité à l’injustice, le symbole d’une faillite morale ! Rien que ça. La jalousie serait donc une qualité de caractère et sa manifestation acceptable dans la mesure où elle serait justifiée. C’est un point de vue.

Le modèle monogame entre idéal et utopie. 

Notre conception idéalisée de la relation romantique basée sur la monogamie, la fidélité absolue et l’idée que les partenaires s’appartiennent mutuellement est indéniablement génératrice d’un conflit entre le réel et le fantasmé. Conséquemment, la moindre incartade, avérée ou présumée, en perturbant la représentation utopique de l'union, exaltera la peur abandonnique et le sentiment de vulnérabilité, deux poisons qui empêcheront le développement harmonieux de la relation intime, instillant le doute et la méfiance là où le plus souvent ils n'ont pas lieu d'être. Ce constat est à la base d’une autre approche des relations amoureuses, non monogames, où les partenaires se félicitent de leur liberté de rencontres « extra-conjugales » à condition qu’elles soient épanouissantes. Dans cette dynamique, la jalousie est remplacée par un autre sentiment : la compersion

Indépendamment de notre vision de la monogamie, nous devrions sérieusement considérer le fait que la jalousie puisse être domptée et supplantée par l’expression de sentiments plus positifs. Nous pourrions tous tirer bénéfices d’un talent pour la compersion, d’une aptitude à nous réjouir du bonheur et de l’épanouissement de notre partenaire, quand bien-même nous n’en serions pas l'unique source. Certes la compersion est plus vraisemblablement le fruit de la déconstruction d’un modèle culturellement glorifié qu’un trait de caractère naturel. C’est d’ailleurs dans les communautés polyamoureuses, qui s’établissent sur un référentiel relationnel non conformiste, que la compersion prend tout son sens. Le polyamoureux aura la capacité d’éprouver du bonheur par procuration dans des situations où son homologue monogame exclusif n’aurait expérimenté que les affres de la jalousie. La compersion n’induit pas seulement la remise en cause de l’union monogame, elle implique l’invention d’une autre façon d’aimer, moins possessive et plus émotionnellement empathique. Mais elle ne peut en aucun cas s’assimiler à un plaisir masochiste de type zélophilique (le zélophile est celui qui est sexuellement excité par sa jalousie ou celle d’autrui), ni à la pratique libertine du candaulisme.

Cultiver la compersion c'est apprendre à jouir du bonheur de l’autre.

Dompter la jalousie est possible, mais pour cela il est indispensable d’en comprendre les ressorts. Reconnaissons que dès la petite enfance nous nous formatons à la dépendance de ceux qui nous assurent protection et sécurité. Nous nous inscrivons de facto dans un attachement irrationnel, c’est-à-dire inspiré non par la raison mais par la nécessité. Cet attachement source de sécurité et satisfaction nous rend toutefois dépendant de l’autre, car notre développement repose sur sa bonne volonté et cela comporte des risques, notamment celui de l'abandon. Nous sommes vulnérables et nous le ressentons. En retour, dans un réflexe d’auto-protection, nous éprouvons le besoin de posséder, de nous approprier l’autre en développant à son endroit des sentiments d’amour exclusif et dominateur. La possessivité qui réclame l’attention, l’affection de l’autre, se lie peu à peu avec la certitude qu’elles nous sont dues. La jalousie se nourrit à la fois de la vulnérabilité, de la peur abandonnique, de la possessivité et de la croyance que l’affection, l’attention de l’autre nous reviennent de droit. Logiquement, pour combattre la jalousie et cultiver la compersion, il faut se déconstruire et se reconstruire sur un modèle différent et pour cela les thérapies cognitivo-comportementales peuvent être fort utiles. 

Si la réflexion seule ne paraît pas être en mesure de combattre la jalousie, du fait que la vulnérabilité s’origine dans l’attachement irrationnel, nous pouvons quand même atténuer ses manifestations les plus abruptes en apprenant à manager nos émotions. S’exposer à l’idée que l’autre puisse s’épanouir indépendamment de nous, sans que cela remette en cause l’affection qu’elle nous porte, s’efforcer de communiquer ouvertement, travailler pour identifier et critiquer nos modes de pensée récurrents, sont autant de méthodes pouvant nous permettre d’accéder à la compersion. 

Acceptable dans une certaine mesure, le sentiment de jalousie est rarement synonyme d’intelligence relationnelle. Plus important, les risques de dérapages violents qui lui sont associés, couvrant toute la palette des agressions, de l’insulte au meurtre, rendent caduques toutes les critiques que l’on pourrait faire au sujet de la compersion. De plus les couples non monogames et les polyamoureux démontrent par l’expérience que la jalousie n’est absolument pas utile au développement harmonieux, à l’épanouissement de la relation amoureuse. Alors pourquoi ne pas cultiver la compersion ? Qu’aurions nous à perdre à être moins possessif, moins persuadé que l’affection d’autrui est un dû, plus enclin à manager notre vulnérabilité, tout en étant capable d’apprécier et de se réjouir du bonheur de l’être aimé quand bien même nous n’en serions pas la raison ? C’est toute la question.

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