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Les geishas

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Geisha, du fantasme à la réalité

Que savons-nous réellement de la vie de ces femmes destinées depuis leur enfance à une seule chose, perpétuer la culture japonaise au prix d'une vie faite d'ascétisme et de sacrifices ? Entre fantasme érotique et réalité historico-culturelle, le monde des geishas garde sa part de mystère.

Qu'est-ce qu'une geisha ?

Le mot "geisha" signifie littéralement "artiste". Le métier de geisha, qui n'a pas d'équivalent dans la culture occidentale, est apparu aux alentours de 1712 et pouvait être pratiqué par une femme (onna geisha) ou par un homme (otoko geisha). Mais très rapidement, les femmes furent de plus en plus nombreuses dans la profession qui à partir de 1800, devint exclusivement féminine.

Les geishas, ou geikos dans le dialecte de Kyoto, sont des femmes expertes dans l'art d'accueillir, de divertir et de servir. Le métier de geisha a été reconnu à la fin du XVIIIe siècle, en 1799, par les autorités japonaises qui l'officialisèrent et créèrent un bureau d'enregistrement, le Kenban, ayant pour mission leur recensement et le respect de la loi propre à la profession, notamment en matière de relations sexuelles, seulement réservées aux prostituées.


Trois geishas jouant du shamizen, yokin et kokin

Les Geishas se doivent de consacrer leur vie aux arts traditionnels japonais et mettre leurs talents à profit pour divertir de riches clients à l'occasion de banquets et de spectacles. Ainsi, une geisha maîtrise plusieurs types d'arts, généralement la danse traditionnelle japonaise, le chant, la littérature, la poésie, la compositions florale et la pratique d'instruments de musique traditionnels (shamizen, yokobuhe, l’okawa, taiko etc.) Elle doit également exceller dans l'art de la cérémonie du thé, être experte dans celui de la conversation et doit pour cela avoir une vaste culture générale. En plus d'être une artiste, une geisha est une érudite.

Longtemps, les geishas ont incarné l'extraordinaire raffinement de la culture japonaise dont elles furent sans aucun doute les gardiennes. Aujourd'hui, elles sont encore très respectées et leurs clients, des hommes d'affaires, des politiciens ou des personnalités de haut rang, dépensent d'énormes sommes d'argent pour bénéficier de leurs services, généralement dans des maisons de thé, les ochaya. Traditionnellement, tous les hommes fortunés pouvaient s'offrir les services d'une geisha, à condition qu'ils aient été recommandés à l'ochaya ou introduits par un client existant, ce qui n'est plus toujours le cas dans la société japonaise contemporaine.

Le parcours d'une geisha

Si les geishas de Kyoto étaient à l'origine des filles de samouraï, généralement elles venaient de familles pauvres et vendues par elles à des okiya, des maisons de geishas. Au fil des siècles sont apparues de véritables lignées de geishas, non pas déterminées par les liens du sang, mais par transmission du savoir. C'est ainsi que rivalisaient de prestige de grandes geishas auxquelles était confiée l'éducation de jeunes apprenties qui devenaient geishas puis oneesan à leur tour etc. Le plus souvent, le nom d'une maiko (apprentie) devenue geisha, faisait apparaître la racine de celui de l'oneesan qui l'avait formée, ce qui permettait d'identifier la filiation. 

Différentes étapes jalonnent la formation d'une geisha.

Autrefois, l'apprentissage du métier de geisha commençait dès le plus jeune âge. La tradition japonaise voulait qu'il débute le 6ème jour du 6ème mois de la 6ème année de l'enfant.

Entre 6 et 12 ans, la petite fille destinée à devenir geisha est appelée shikomiko. Son rôle dans l'okiya consiste à accomplir les tâches ménagères tout en étant au service des geishas. À leur contact, la shikomiko peut observer les différentes pratiques qu'elle devra maîtriser le moment venu.

À la fin de l'adolescence, la shikomiko entame une période de formation appelée minarai, qui signifie "apprendre par l'observation". C'est alors qu'à Kyoto, une shikomiko deviendra une maiko, à Tokyo et dans les autres régions japonaises, une hangyoku ou encore oshaku, littéralement, une "apprentie-geisha". À ce stade de sa formation, elle est placée sous la tutelle d'une geisha confirmée, une oneesan (grande soeur), qui sera chargée de parfaire son éducation et décidera de l'instant de son erikae, la cérémonie symbolisant son passage à l'âge adulte, à l'issue de laquelle elle deviendra à son tour une geisha confirmée. 

Durant la période de son apprentissage, la maiko suit et observe sa grande soeur qui lui transmet son savoir contre un certain pourcentage de ses gains. En observant et en assistant son aînée, elle apprend le kitsuke (port du kimono), différents jeux, l'art de converser et celui de divertir. À ce stade, la maiko n'a pas encore de client, mais elle participe aux soirées organisées dans les maisons de thé, les ochaya, et durant la journée, elle va à l'école. Lorsque l'oneesan considère que son apprentie a parfaitement acquis la maîtrise des différentes disciplines qui lui ont été enseignées, vient le temps de la cérémonie dite du "changement de col", l'erikae, durant laquelle la maiko devient une geisha confirmée. Le col rouge qu'elle arborait jusqu'alors, est remplacé par le col blanc qui distingue les geishas. Son obi (ceinture), son maquillage, la couleur de ses kimonos abandonnent les couleurs chatoyantes pour des teintes plus discrètes. Cette étape est aussi marquée par l'attribution d'un nouveau nom à la geisha fraîchement intronisée, qui fait ostensiblement apparaître la racine de celui de son oneesan. C'est ainsi que se forment de véritables lignées de geishas.


À gauche, un kimono et le noeud du obi d'une maiko, à droite ceux d'une geisha

Le passage de l'état de maiko à celui de geisha est aussi marqué par la cérémonie du mizuage (défloration). Durant celle-ci, on procède à la vente de la virginité de la maiko. À l'époque d'Edola virginité d'une maiko était cédée au plus offrant vers l'âge de 14 ans. Dans les années 50, cette pratique reste d'actualité mais les enchères ne commencent que lorsque la maiko a fêté ses 18 ans. La virginité d'une maiko atteint souvent des sommes si élevées que seuls de riches industriels peuvent se l'offrir. On donne le nom de danna à ces personnages richissimes qui n'achètent pas que la première nuit (mizuage) mais un ensemble de nuits s'étendant parfois sur plus d'une année. Souvent mariés, les dannas s'offrent avant tout l'admiration de leurs pairs. Contrairement à l'idée reçue véhiculée par quelques productions cinématographiques, les dannas n'avaient pas obligatoirement de relations sexuelles avec la nouvelle geisha, en effet, ce n'était pas forcément le danna qui déflorait la jeune femme, c’était même rarement le cas. Ce n'était pas non plus la maiko qui le choisissait, même si elle pouvait être consultée, mais la "mère" de l'okiya dont elle dépendait. Le choix était établi en fonction du prestige et de la fortune du danna pour lequel l'acquisition de la virginité de la maiko représentait un signe extérieur de richesse et de réussite sociale. 

L'amalgame geisha/prostituée

En Occident, une geisha est trop souvent et à tors, assimilée à une prostituée de luxe. Le fantasme de la geisha soumise et toujours prête à satisfaire aux pulsions lubriques de richissimes clients ou touristes est, dans l'esprit du profane, nimbé d'exotique, mais rien n'est moins vrai. S'il est historiquement avéré que dans certaines okiyas de moindre réputation, les services sexuels des geishas pouvaient être offerts contre une rémunération de circonstances, que maisons de geishas et de prostituées étaient généralement situées dans les mêmes quartiers des plaisirs, dès 1779, l'interdiction de la prostitution pour les geishas les distanciait des prostituées, les yûjos, ou les oiran, prostituées de haut rang, très populaires et estimées, notamment pour leur beauté. En effet, cette loi votée à l'occasion de l'enregistrement officiel du métier de geisha par le kenban (le bureau d'enregistrement) le mentionnait expressément, même s'il fallut attendre 1957 pour que la prostitution soit définitivement proscrite.

La confusion geisha/prostituée est également apparue à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, lors de l'occupation américaine, alors que certaines prostituées usurpaient le titre de geishas pour s'en attribuer les qualités. Les Américains ont ensuite importé cette croyance aux États Unis, ce qui acheva de l'ancrer dans tout l'Occident. L'amalgame a même assimilé les célèbres sex-toys, les "boules de geisha", dont l'origine est chinoise, à l’idée selon laquelle l’activité principale des geishas consisterait essentiellement à fournir des services sexuels.

Geishas des temps modernes

Au début des années 1900, on comptait près de 80 000 geishas, un chiffre justifié par la pauvreté de familles contraintes à vendre leurs filles à des okiyas pour échapper à la misère. Puis, leur nombre déclina progressivement, notamment suite aux réformes mises en place par le gouvernement japonais, interdisant le statut d'apprenties-geisha aux jeunes filles de moins de 16 ans à Kyoto ou de moins de 18 ans à Tokyo. De nos jours, les femmes japonaises décident volontairement de devenir geishas à l'âge de 17 ou 18 ans. On estime qu'il existe encore un millier de geishas au Japon, essentiellement à Kyoto, bien que les chiffres officiels de 2008 n'en mentionnent qu'une centaine. 

La raréfaction des geishas au pays du soleil levant doit aussi se comprendre à l'aulne du coût très élevé des prestations des geishas, justifié par les importantes charges qu'elles-mêmes ou leur okiyas doivent supporter pour pratiquer leur art : apprentissages, accessoires, obi et kimonos, qui sont encore confectionnés artisanalement et entièrement à la main et dont certains, véritables oeuvres d'art, peuvent largement dépasser les 500 000 yens (environ 4 200 €).

Comme autrefois, les jeunes filles désirant embrasser la profession doivent suivre une formation similaire à celle de leurs aïeules, bien que moins longue et contraignante. Aujourd'hui, l'apprentissage d'une geisha dure entre cinq et six ans et seul les jeunes filles ayant achevé leurs années de collège peuvent y accéder. Il est même possible à une femme adulte de devenir geisha, ce qui n'était pas le cas auparavant. La geisha contemporaine n'a donc rien de l'archétype de la femme soumise mais s'apparente davantage à une femme d'affaire indépendante.

Une geisha n'est donc certainement pas une prostituée de luxe et ne l'a jamais été, elle est une artiste accomplie qui incarne toute la subtilité et le raffinement de la culture japonaise à travers l'histoire. Hélas victimes de la modernisation, les geishas sont en voie de disparition et seul quelques contrées historiquement marquées perpétuent encore la tradition. Notons toutefois que selon certains connaisseurs, les dernières véritables geishas ne se trouveraient pas à Kyoto mais à Akasaka, un ancien arrondissement de Tokyo entre 1878 à 1947. 


Geisha, le crépuscule des fleurs, un reportage d'ARTE sur l'évolution historique des geishas

 


1 - Edo est l'ancien nom de Tokyo durant la période Tokygawa, qui est la subdivision traditionnelle de l'histoire du Japon qui commence vers 1600, avec la prise de pouvoir de Tokugawa Ieyasu lors de la bataille de Sekigahara, et se termine vers 1868 avec la restauration Meiji.


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