Sphère émotionnelle

Les pieds bandés "lotus d'or de trois pouces" : érotisme et souffrance

Les pieds bandés

L'érotisme du pied lotus d'or, entre légendes et réalité.

Il existe plusieurs légendes et théories se rapportant à l’origine de la pratique sans que l’on sache exactement laquelle est la plus plausible.

La tradition des pieds bandés aurait pu être introduite un millénaire avant notre ère par une impératrice chinoise aux pieds bots qui, prise d’une féroce jalousie à l’égard de ses congénères, obligea son empereur de mari à imposer le bandage des pieds à toutes les femmes. L’histoire de Ta Chi, la femme renarde, qui dut enrouler ses pieds dans des bandes d’étoffe pour dissimuler ses griffes, est aussi mentionnée à maintes reprises.

Bien que le bandage des pieds n’entraînait pas une entrave complète et définitive à la marche, certains y ont vu la marque d’une vision néo confucianiste de la femme, un être fondamentalement inférieur à l’homme qui « ne devait jamais être entendu hors de sa maison ». Pour d’autres le bandage aurait été inventé pour forcer les femmes à se mouvoir sur un mode apte à renforcer le tonus musculaire de leurs cuisses et plancher pelvien dans le but d’accroître le plaisir sexuel des hommes qui les possédaient.

Si les opinions divergent, une majorité d’historiens semblent valider l’histoire de l’empereur-poète Li Yu (dynastie des T’ang du sud / 937-975) et de sa concubine Yao Niang, comme point de départ de la coutume. Le souverain aurait demandé à sa courtisane de bander ses pieds de rubans de soie blanche pour leur donner la forme d’un croissant de lune et d’exécuter sur leur pointe une danse par-dessus un lotus d’or richement décoré de pierres précieuses et de perles. Enthousiasmé par la prestation, l’empereur se serait empressé de donner à Yao Niang le statut de favorite. Les femmes du palais impérial assistant à la scène, se convainquant de l’intérêt stratégique de l’artifice, auraient alors cédé à la tentation du bandage, initiant une mode qui deviendra coutume et durera un millier d’années pour s’éteindre à l’aube du 20ème siècle. 


L'empereur-poète Li Yu et Yao Niang

Le modelage des pieds de lotus, d’abord réservé aux femmes des classes supérieures de la société chinoise, s’étendit peu à peu sous la dynastie Ming (1368-1644) à toutes les classes sociales. L’expansion de cette pratique entérina la prépondérance de ce critère de séduction qui devint, dès le 19ème siècle, la condition sine qua non d’une réussite sociale plus que jamais en lien avec le prestige de l’époux. Seules les paysannes astreintes aux travaux des champs et les femmes de certaines ethnies non-chinoises, Hakka et Mandchou, échappèrent à la pratique des pieds bandés. Toutefois, les femmes Mandchous se mirent à porter des chaussures surélevées à talon central pour imiter la démarche du « pied lotus » tant prisée par les Chinois.


Femmes mandchous et souliers à talon central

Le charme ésotérique du pied de Lotus d'or.

Dans la Chine ancienne, le pied était considéré comme l’une des parties les plus intimes et érogènes du corps féminin. D’une petite taille il était gage de beauté, de charme discret, de plaisir sensuel, ainsi le pied « Lotus d’or de trois pouces » symbolisait-il le summum de la perfection esthético-érotique. L’érotisation du pied de lotus reposait sur un double plan : le visible et le caché, le perceptible et l’imperceptible. Les hommes accordaient une indéniable valeur émotionnelle à la démarche à petits pas qu’imposait la métamorphose du pied, démarche légère, « d’hirondelle volante », ondoyante, au sujet de laquelle l’émérite poète Su Shi consacra quelques vers : 

      « Embaumant le parfum, elle esquisse des pas de lotus ;
Et malgré la tristesse, marche le pied léger.
Elle danse à la manière du vent, sans laisser de trace physique.
Une autre, subrepticement, tente gaiement de suivre le style du palais,
Mais grande est sa douleur sitôt qu’elle veut marcher !
Regarde-les dans le creux de ta main, si incroyablement petits
Qu’il n’est de mot pour les décrire. » 


Les petits pieds se devaient d’être mis en valeur par de délicats chaussons ou bottillons que les femmes brodaient avec minutie, jouant dans un raffinement extrême avec les matières, coton, soie, fil d’or et une riche palette de couleurs vives. Parce que dans la culture chinoise tout fait sens, chaque femme en possédait de nombreuses déclinaisons pour toujours être en accord avec le contexte. Lors de la célébration du mariage trois paires étaient exhibées tour à tour, dans la dernière déposée sur le lit nuptial figurait scènes érotiques et conseils sexuels. Au cours de la nuit de noces le mari débandait les pieds de son épouse et avait le privilège de les regarder, de les toucher, ce qu’en théorie aucun homme avant lui n’avait fait. La valeur de ce rituel, rappelant la défloration, était hautement symbolique et portait une intense charge érotique. Notons que les figurations coquines, dès la dynastie des Song (960-1279), pouvaient montrer des femmes complètement nues, vulves apparentes, mais jamais leurs pieds débandés, la nudité du pied étant strictement tabou. Si le mari ne s’était pas mépris dans l’interprétation de la démarche de sa fiancée, il découvrait un pied réunissant toutes les qualités requises ; petit, souple, pointu et odorant, qu’il allait pouvoir caresser, humer, embrasser, sucer, subtils préliminaires présidant à toute autre considération coïtale.

 

Bandage ou bondage du pied ?

Le pied lotus d'or, devenu le principal attrait sexuel des femmes, acquit une telle puissance fantasmatique, que les souliers devinrent source de convoitise, de vols et de multiples jeux érotiques. Boire de l’alcool dans un petit chausson brodé ou se masturber devant était un nec plus ultra libidineux et au cœur des maisons de plaisir, les courtisanes apprirent à jouer avec cet attribut de la séduction.

Les arcanes de l’érotisme chinois nous échappent certainement et il est difficile d’en juger. Cependant nous pouvons interroger la dimension esthétiquo-érotique des « Pieds de Lotus », tant le résultat est à proprement parler hideux. Il serait donc plus juste de penser que l’excitation sexuelle associée aux pieds bandés puisse reposer sur la dualité domination-soumission dans son acception exclusivement sadique que symboliseraient parfaitement les actes imposés d’automutilation. La taille du pied reflétait le degré de douleur que la femme était capable d’endurer pour la satisfaction sexuelle de son mari. Plus petit était le pied, plus ce dernier pouvait supposer que le supplice associé était intense et logiquement, dans une perspective sadique, plus son excitation augmentait.


Inversement, la femme dans cette relation ne tirait aucune jouissance masochiste de l’expérience. Elle acceptait de souffrir, dans une forme d’aliénation à des exigences esthétiques dictées par la fantasmatique masculine, sans autre contrepartie qu’une hypothétique réussite sociale. C’est donc bien la perspective de se trouver au ban de la société et non un éréthisme masochiste qui motivait l’abdication de sa volonté de résistance et sa soumission zélée aux désirs des hommes.

La dernière partie du témoignage extrait du livre de Wang Ping, montre à quel point s’était ancrée dans l’esprit des jeunes filles la fatalité de la souffrance : « Cette nuit-là, après avoir retiré mes bandages, je déchirai mon mouchoir en lanières et cousu ces derniers bandages afin de les rallonger. Je pliai les quatre orteils aussi loin que possible sous la plante du pied, les enveloppai une première fois dans mes bandages, puis courbai mon pied en serrant le bandage par-dessus le talon et le dessus du pied […] Quand je me mis au lit, je sentis que mes pieds enflaient, brûlaient et me faisaient mal comme l’enfer. J’étais ébranlée par l’agonie, mais j’étais déterminée à ne pas desserrer les bandages, même si je devais mourir de douleur […] Cinq jours plus tard, je ressentis soudain une vive douleur aux pieds. Je retirai mes bandages et vis que mes petits orteils s’étaient cassés et infectés […] Le bandage était si douloureusement insupportable que tout mon corps tremblait. Je me dis alors que si je commençais à avoir peur de la douleur, tous les efforts et toute la souffrance endurée seraient perdus. Mon courage me revint et je bandai mes pieds encore plus étroitement […] Après trente jours de bandage, mes pieds se réduisirent à 2,9 pouces […] Après cela, je pus fabriquer de nouvelles chaussettes et de nouvelles chaussures pour mes pieds nouvellement formés, qui était devenus les plus beaux dans tous les villages environnants. »

Dès le début du 20ème siècle, la chute des dernières dynasties, emportant avec elle les principes confucéens de l’organisation des rapports homme-femme, amorça le déclin de la coutume des pieds bandés. Le combat des femmes émancipées relayé par un début d’influence occidentale enfonça le clou et permit d’envisager l’abolition de la mutilation des pieds. En 1949, le pouvoir communiste, décida de mettre fin à 10 siècles de torture organisée en interdisant définitivement le bandage des pieds. Si la coutume persista encore quelques années au sein de certaines régions reculées de la Chine, la société chinoise, dans son ensemble, tourna le dos à cette pratique. Aujourd’hui, quelques femmes très âgées peuvent encore témoigner de ce que fut ce millénaire de souffrance féminine, du calvaire de plus d’un milliard de chinoise et de la folie des hommes qui, comme dans les rituels d’excision et d’infibulation, pensent qu’une femme n’est digne de désir qu’à l’instant de sa mutilation.

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