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Libertinage, approche historiographique

Libertinage, approche historiographique

Libertinage, approche historiographique

Lorsque l'on évoque le libertinage, la pensée commune focalise sur sa dimension érotique et transgressive.

Aujourd'hui comme autrefois, le libertin se distingue par sa condition de jouisseur et de libre-penseur ayant fait sienne la locution latine Carpe Diem. Le libertin se qualifie d'hédoniste, et parfois par quelques glissements hasardeux de sens, d'épicurien. La démocratisation progressive du libertinage - pour ne pas dire sa vulgarisation - a rassemblé un panel d'adeptes aux niveaux socio-culturels hétérogènes. Dans l'obscurité des alcôves du monde libertin se côtoient l'ouvrier, l'avocat, le radiologue, la femme de ménage, le chirurgien. Il arrive ainsi que les barrières sociales s'effondrent le temps d'une pétulante bacchanale, alors que les signes extérieurs de classe sociale dorment aux vestiaires des clubs et saunas.

On pourrait naïvement imaginer la pratique du libertinage comme parfait instrument de mixité sociale s'il n'était avéré que les libertins, s'ils se côtoient effectivement, ne se mélangent pas pour autant et pour plusieurs raisons. Les unes convoquent les notions de classes socio-professionnelles et les autres, les différentes approches philosophiques, nécessairement corrélées au niveau intellectuel. C'est pourquoi dans les cercles libertins (clubs ou sites internet) se côtoient des personnes très différentes mais dont les aspirations sont parfois incompatibles. Raffinement sélectif ou consumérisme sexuel, les libertins modernes ont rallié une communauté fourre-tout dont les nuances sont aussi nombreuses que variées. 

Des libertins des origines aux libertins du XVIIIème.

Afin de comprendre les apparentes divergences existant entre certaines informations situant le libertinage aux alentours des XIIème et XIIIème, puis XVIIème et XVIIIème siècles, il nous faut déjà apporter quelques précisions étymologiques. Par exemple le sens premier du terme libertin, soit libertinus, renvoie non pas à un courant de pensée philosophique libertaire mais à un statut, celui des esclaves de Rome libérés de leur servitude. Au Moyen Âge, s'impose un emploi particulier du mot libertin pour décrire un esclave sarrasin qui en devenant chrétien s'est libéré du joug du paganisme et de l'islam. Jusqu'à cette époque, le mot libertin est encore fortement connoté de la notion positive de délivrance, de liberté retrouvée.

Dans le contexte des guerres de religion du XVIème siècle, le mot prendra un sens nouveau et servira à qualifier les apostats, hérétiques et autres énergumènes impies éloignés ou s'éloignant de la vraie religion, jugement accompagné d'une répression brutale. Un pamphlet de Calvin condamne violemment (entre autres) les anabaptistes, une secte prônant la communauté de biens et une forme de liberté sexuelle déréglée à connotation incestueuse. Seront condamnés au bûcher pour "libertinage de pensée" de célèbres personnages tels Giordano Bruno, ancien frère dominicain et philosophe précurseur dans le domaine de l'astrologie moderne, au même titre que Galilée, Copernic ou Newton. Inventeur de la notion d'univers infini et de la théorie de l'héliocentrisme, il sera accusé d'athéisme puis d'hérésie à cause de ses croyances en la réincarnation. Le 17 février 1600, il sera brûlé vif, nu, la langue clouée à un mors de bois pour le contraindre au silence. D'autres seront promis à un sort similaire, pour "mauvaise vie et impiété", comme le prêtre français Urbain Grandier, accusé d'avoir pactisé avec le diable.

À partir du XVIIème, le libertinage de mœurs est surtout réservé aux grands aristocrates que leur statut place au-dessus des lois. C'est ouvertement et impunément qu'ils blasphèment, raillent les dogmes religieux, méprisent le Carême et s'adonnent sans retenue aux plaisirs charnels. La Cour royale est même le principal vivier du libertinage d'un XVIIème siècle des plus contrasté. Il s'y côtoient saints illustres, Saint François de Sales ou Saint Vincent de Paul, et libertins de haut-vol, puissants aristocrates ou fins lettrés se réclamant d'une "autre aristocratie" : l'aristocratie de l'esprit qui donnera naissance au libertinage érudit, dont Pierre Gassendi, mathématicien, philosophe, théologien et astronome, est considéré comme le premier représentant.

La notion de libertinage, aux abords du XVIIIème, se colore des concepts de liberté de pensée et d'agir, de dépravation morale, de quête égoïste et cynique du plaisir. La littérature libertine du XVIIIe siècle qui connaîtra de grands auteurs : Marivaux, Crébillon, Rétif de La Bretonne, Laclos, Boyer d'Argens, Voltaire, Diderot, Sade etc., introduit de nouveaux codes, une nouvelle façon de comprendre le libertinage. La femme devient une proie qu'il est bon d'entreprendre, de séduire par défi, désir ou amour-propre. Le raffinement devient un élément clé de l'esprit libertin de ce siècle que l'on retrouve dans les œuvres de Fragonard, Boucher, Antoine Watteau et son élève Jean-Baptiste Pater. Pour autant, le libertinage est loin d'être un mouvement de pensée hédoniste prônant la liberté de conscience, de religion ou de mœurs.

Les libertins et la transgression.

Les libertins accusent, attaquent, calomnient, blasphèment dans un élan violemment provocateur dont la raison d'être repose sur une opposition à un certain ordre établi auquel pourtant il appartient et doit tout. Rappelons que la plupart des libertins sont des aristocrates, des intellectuels issus de la noblesse ou de la bourgeoisie (petite ou grande), des médecins, avocats et autres notables et même s'il existe un libertinage de mœurs parmi les gens du peuple, il est méprisé par ces puissants jouissant de privilèges hérités d'une société basée sur la domination du plus faible. En définitive, le libertinage, même érudit, n'apporte, ne révèle et n'affirme rien en lui-même ni par lui-même, se nourrissant des pensées d'autres écoles (culture grecque et latine, panthéisme, scepticisme et pyrrhonisme de l'Antiquité). Drapé d'un pseudo-humanisme, il fustige, scandalisant, usant de critiques acerbes, d'outrages et de toutes les subversions possibles pour tenter d'asseoir une légitimité qu'il n'obtiendra jamais tout à fait. Car il s'agit avant tout pour le libertin "déniaisé" de s'affranchir des règles, des lois religieuses, sociales et morales et de la notion même de péché. Quoi donc de plus normal que de jeunes princes contemporains de Louis XIV se livrent en toute impunité à des jeux de torture sur des prostituées, des viols d'enfants ou des meurtres gratuits de manants, jouissant de la discrétion et de l'immunité que leur confère leur rang. Parmi ces illustres criminels nous retrouverons Louis de Bourbon, comte de Vermandois, l'un des bâtards du roi, un fils de Colbert, un neveu de Condé. 

Du libertinus romain au libertin érudit du XVIIème siècle, en passant par le libertin "débauché" du XVIIIème siècles, bien des confusions, contaminations et autres renversements sémantiques ont en quelque sorte opéré une mutation du phénomène libertin. Si le libertinage tel que nous le connaissons aujourd'hui a pour origine un mouvement philosophique empreint d'athéisme et de subversion, il est essentiellement devenu une façon de vivre une sexualité émancipée de toute entrave conventionnelle. La pensée philosophique libertine des origines tend donc vers une dissolution conceptuelle, voire une disparition totale au bénéfice quasi-exclusif d'un attrait pour les seules jouissances sexuelles. 

Libertinage et philosophie.

Si la littérature libertine joue des coudes dans la cour des plus grands ouvrages philosophiques, la relation du libertinage à la philosophie moderne s'établit toutefois sur un mode inférieur et le plus souvent négatif.

Selon Jean-Pierre Cavaillé, anthropologue et historien, bien que philosophes, ou du moins piqués de philosophie, les libertins, du fait même de leurs dispositions morales, de leur "libertinage", n'ont jamais pu élever leurs productions intellectuelles au niveau des "grandes" pensées du siècle. Tributaire de la littérature de controverse anti-libertine, le libertinage, véhiculant une attitude morale relâchée est jugé incompatible avec l'adoption d'une position intellectuelle véritablement philosophique. Toujours selon l'auteur, cette dévaluation moralisante et même franchement moralisatrice a très largement déterminé l'exclusion durable du libertinage du champ légitime de l'histoire de la philosophie. Et cela s'entend si l'on considère que l'histoire du libertinage porte sur des individus et des groupes considérés comme marginaux ou pour le moins extrêmement minoritaires. Libertins érudits, libertins spirituels, libertins de mœurs, autant de terminologies accusatoires et stigmatisantes servant à catégoriser, distinguer et identifier des groupes d'adversaires que des Calvin, Garasse et autre Mersenne combattront sans relâche. 

Quoi qu'il en soit, loin d'être érigé en précurseur héroïque des Lumières et de la libre-pensée, le libertinage ne jouira d'une réhabilitation philosophique - pour le moins partielle et controversée - que tardivement. Aujourd'hui encore, écrit Cavaillé, l'histoire du libertinage occupe une sorte de zone intermédiaire, demeurant foncièrement dans une relation de contiguïté malgré les nombreuses tentatives contemporaines visant, soit à intégrer le libertinage à l'histoire de la philosophie, soit à le questionner à partir d'une histoire des pratiques sociales.

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