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Polyamour, une nouvelle façon d'aimer ?

Polyamour, une nouvelle façon d'aimer ?

Polyamour, une nouvelle façon d'aimer ?

Pour la plupart d'entre nous, le concept de polyamour relève encore du domaine nébuleux des sexualités alternatives. 

Les amalgames vont bon train entre toutes les formes d'expression de l'érotisme qui sortent de l'ordinaire, du concept de monogamie "hétéro centré" de nos sociétés occidentales qui constitue encore de nos jours, la représentation normative du couple, de l'amour et de la famille. 

Pourtant, le monde ne cesse d'évoluer et tout mouvement tendant à modifier des comportements et des normes jusqu'alors jugés comme fondateurs d'une société pérenne rencontre de farouches oppositions. Cette résistance au changement semble naturelle au regard de l'instinct de préservation de l'espèce et il serait impertinent de l'imputer à une masse d'individus à l'esprit jugé trop conformiste, voire rétrograde. On pourrait dire que l'émergence de mœurs ou d'idéologies contraires à l'ordre établi déclenche en retour l'instinct de préservation de la norme en place. D'ailleurs cette notion de norme doit être comprise comme étant indispensable au développement d'une société. En effet, une société sans normes sombrerait plus ou moins rapidement dans le chaos. D'ailleurs, le combat des minorités pour faire reconnaître leurs différences n'est qu'une entreprise de modification de la norme et non l'abrogation du concept en lui-même. C'est une tentative de transformation des a-normalités en normalités et c'est généralement ce qui, avec le temps, finit par se produire.

Selon la Théorie de la motivation du psychologue Abraham Maslow, illustrée par sa célèbre pyramide des besoins, l'homme serait soumis à 5 groupes de besoins fondamentaux inscrits dans un cadre hiérarchique. Selon Maslow, cette taxinomie des besoins serait universelle et s'appliquerait quelle que soit la culture, le milieu social ou l'éducation de l'individu. Cette théorie avance qu'à mesure qu'un besoin est satisfait, un autre qui lui est supérieur se fait ressentir et il semble logique que le besoin d'accomplissement, le plus élevé d'entre eux, ne puisse s'activer et être satisfait sans que ne l'aient été préalablement les besoins d'appartenance et d'estime (y-compris l'estime de soi).


Pyramide des besoins de Maslow

C'est pourquoi l'homme ne cesse de rechercher des cadres communautaires possédant leur propre système normatif et à l'intérieur desquels il puisse satisfaire à son besoin d'accomplissement.

En matière de couple, il semble que l'on ne puisse plus se satisfaire d'un modèle monogame hétéro-centré.

Ce modèle est perçu par certains comme rigide et aliénant, un "tue-l'amour" aussi efficace que peuvent l'être les pièges de la monotonie et de la routine. Françoise Simpere, polyamoureuse, journaliste et auteure à succès, défend ainsi le polyamour : 

On nous parle sans cesse de la biodiversité indispensable dans la nature, dans les ressources en énergie, de la capacité à changer de travail, et en amour seulement, on voudrait imposer la monoculture, qui dessèche et appauvrit les sols comme les sentiments ! La "biodiversité amoureuse'" c'est quasiment écologique…

Alors, pour contourner ce que d'aucuns pensent être à l'origine de la grande majorité des séparations et divorces, l'alternative du polyamour semble aller de soi. Et l'engouement qu'il suscite ne peut qu'interroger quant à la représentation d'un certain idéal amoureux, manifestement inaccompli si l'on s'en réfère d'une part, à l'augmentation en France du taux de divortialité entre 1980 et 2014, passant de 1,5 à 1,9 et d'autre part, à la baisse considérable et sans précédent du taux de nuptialité qui, pour la même période, dégringole de 6,2 à 3,7.1 De nos jours, on n'aime plus une personne "pour la vie", on n'ose plus même le penser, encore moins le promettre, comme si la fatalité de la séparation était le corolaire incontournable de la relation amoureuse. Mais une fois encore, plane au-dessus des statistiques la question récurrente de la signification du mot "amour", trahissant - sans doute plus clairement que tout autre théorie - le malentendu sur lequel s'unissent et s'engagent des personnes dont la compatibilité n'est que partielle et parfois éphémère. Le mariage est même perçu dans certains cas, comme un générateur de divorce, une sorte de malédiction alors que "… tout allait si bien avant qu'ils se marient !" et il semble que chemin faisant, ces présomptions s'étendent aux relations monogames hors mariage. 

Libertinage, échangisme, polyamour se présentent alors comme autant d'alternatives à une fatalité que l'on ne pense éviter que parce qu'on en contourne la problématique qui par ailleurs ne revêt plus tant d'importance. Parce que les polyamoureux ont de facto une vision élargie de l'amour, terme auquel ils donnent une définition non pas si différente des autres, plus conventionnelles, mais plutôt hétéroclite. 

Qu'est-ce que le polyamour ?

Étymologiquement, le mot polyamour (de l'anglais polyamory) provient à la fois du grec et du latin et signifie "amours multiples". Le polyamour se définit comme "l'orientation relationnelle présumant qu'il est possible [et acceptable] d'aimer plusieurs personnes et de maintenir plusieurs relations amoureuses et sexuelles à la fois, avec le consentement des partenaires impliqués, […] et qu'il est souhaitable d'être ouvert et honnête à leur propos" . Contrairement à certaines idées reçues, une relation polyamoureuse n'inclut pas nécessairement les relations sexuelles ; le polyamour peut revêtir plusieurs formes, il peut être chaste, spirituel, intellectuel, sexuel et ce en fonction des individus, de leurs envies respectives et des accords qu'ils auront fixés.

Ce qui différencie le polyamour des relations extra-conjugales clandestines se trouve dans l'acceptation pleine et entière par chacun des partenaires amoureux d'une sorte de charte, un arrangement excluant toute forme de possessivité ou d'exclusivité. Si tous les membres d'une relation poly ne sont pas obligatoirement amoureux les uns des autres ils doivent coexister au sein d'une "communauté" où parfois cohabitent plusieurs couples formés à partir d'une même personne. Le site polyamour.info précise que le terme polyamoureux est aussi utilisé pour définir des personnes ouvertes à plus d'une relation quand bien même ne seraient-elles impliquées que dans une seule.

D'un point de vue philosophique, le polyamour est supposé offrir à tous l'opportunité d'un épanouissement amoureux favorisé par la disparition de la contrainte estimée exorbitante de combler les besoins d'amour, d'amitié, de sexualité, et parfois même de soutien familial du conjoint. Pour les polyamoureux, telle demande est impossible à satisfaire. Lucidité, exigence démesurée ou désillusion, ils estiment déraisonnable de croire que leur conjoint puisse répondre à leurs besoins, pas plus qu'ils n'imaginent pouvoir le faire eux-mêmes. Parce qu'il faut le reconnaître, l'idéal amoureux monogame exclusif a pris du plomb dans l'aile et semble désormais s'inscrire peu à peu dans l'inconscient collectif comme l'archétype d'un model obsolète - ou tout au moins relevant de l'exception - inadapté aux exigences de l'épanouissement d'un amour pérenne. Les taux précédemment cités de nuptialité comme de divortialité semblent d'ailleurs aller dans ce sens. Cela étant, il est important de noter que les relations polyamoureuses ne prémunissent pas contre l'échec, la séparation ou le divorce. L'on peut donc s'interroger quant à la pertinence du raisonnement selon lequel une relation monogame exclusive présenterait des exigences impossibles à honorer et serait à l'origine de la plupart des échecs amoureux.

Ce constat nous a donc poussés à approfondir la question de cette quête de liberté, dont certains estiment qu'elle parle avant tout d'individualisme. C'est le propos de Bernard Geberowicz, psychiatre et auteur du livre Les sept vertus du couple (éd. Odile Jacob), qui estime que "le polyamour témoigne malgré tout d'une forme exacerbée d'individualisme". 

Parce qu'à bien y réfléchir, la notion de liberté accordée au conjoint peut tout à fait se lire dans le sens individualiste. Puisqu'il paraît naturel - charité bien ordonnée commençant par soi-même - que l'on aura volontiers tendance à accorder à l'autre ce que l'on souhaite avant tout pour soi-même, à savoir une totale liberté. Pourtant, s'il est vrai que nombre de couples disent s'épanouir pleinement dans cette configuration (et bien qu'il ne soit pas fait mention de la durée des relations), plane néanmoins sur les paysages idylliques du polyamour l'ombre de la jalousie et la somme d'énergie, de compromis, d'arrangement nécessaires au maintien d'une certaine harmonie au sein des couples ainsi formés peut être considérable selon le type de relation choisie.

Normalement, les termes d'une polyrelation amoureuse sont définis en toute clarté, sincérité et honnêteté puisque sa viabilité repose sur les notions de consentement, de confiance, de respect et d'honnêteté. 

En théorie et par définition, le polyamour rejette toute idée d'exclusivité et donc de jalousie, ce qui implique la validation de cette condition par l'ensemble des partenaires, et bien-sûr, cette acceptation doit être libre de toute contrainte. Mais tout n'est pas toujours aussi simple, parce que l'intensité des sentiments amoureux rend parfois difficile la gestion du sentiment de jalousie qui, comme nous l'avons évoqué dans le cadre de son influence sur l'amour doit, dans des proportions raisonnables, être l'une des composantes naturelles, voire indispensables à la structuration du couple. D'autre part, sans pour autant convoquer spécialement la jalousie, la complexité d'une configuration de couple multiple contraint à davantage de disponibilité envers chacun des partenaires, au risque de susciter chez l'un ou l'autre un sentiment d'abandon tout aussi difficile à gérer. Se pose alors la question de cette liberté qui n'est finalement pas exempte de contraintes, ne serait-ce que dans un souci d'équité ou de respect des arrangements conclus. Parce que les attentes des polyamoureux se heurtent parfois à une réalité moins idyllique, des divergences peuvent apparaître au sein du couple et l'esprit libertaire euphorisant des débuts de la relation se perdre dans un mouvement de balancier des sentiments, entre jalousie et déception.

Enfin, pour la plupart d'entre nous, il est difficile voire impossible de concevoir l'idée d'aimer, au sens absolu du terme, de façon égale plusieurs personnes en même temps. C'est sans doute qu'ici comme ailleurs, le sens du mot amour est compris dans son caractère exceptionnel, extra-ordinaire, donc exclusif. Aimer ainsi, c'est se donner totalement, et comment se donner totalement à plusieurs personnes sans se disperser ? C'est une chose très difficile à admettre pour qui le véritable amour est un sentiment si rare et précieux qu'il mérite de faire l'objet de toutes les attentions du couple et monopolise ainsi toute son énergie. Alors les sentiments qui unissent les polyamoureux sont-ils vraiment de l'amour  ? Sans nul doute, vous répondront-ils, et il nous faudra les croire parce qu'une relation polyamoureuse est avant tout basée sur le sentiment amoureux, ce qui n'est pas systématiquement le cas, par exemple, du libertinage et encore moins de l'échangisme.

Quant à déterminer si le polyamour est un mode de vie plus proche de l'humain, plus adapté à sa nature toujours en quête de sensations et de nouveautés, il semble qu'il soit présomptueux de le penser. En la matière, il n'existe pas un mode de vie amoureuse qui soit supérieur à un autre, mais des choix individuels et communs qui répondent à une aspiration profonde à cheminer ensemble vers un certain idéal de bonheur et d'harmonie.


1 - Les taux de divortialité et de nuptialité sont calculés à partir des nombres de divorces et de mariages relevés pour 1000  habitants sur une année.

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