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Difficulté sexuelle chez la femme : de quoi parlons-nous ? Par le Docteur Jacques Waynberg (4/7)

Difficulté sexuelle chez la femme : de quoi parlons-nous ? Par le Docteur Jacques Waynberg (4/7)

"Inhibition du désir" est une étiquette péjorative et vaine parce qu'elle ne permet pas de distinguer la pléiade des actes de sabotage sexuels prémédités ou d'auto-défense, des effets dissuasifs involontaires d'une asexualité primaire, composant la trame de la personnalité.

Difficulté sexuelle chez la femme : de quoi parlons-nous ? Par le Docteur Jacques Waynberg (4/7)

Préambule.

Éminent pionnier de la sexologie française, le Docteur Jacques Waynberg*, œuvre depuis plus d’un demi-siècle à la promotion d’un système holistique de penser les problématiques sexuelles. Se refusant de faire l’économie de la complexité, il voit dans la prise en compte et l’analyse de l’écosystème du patient l’unique moyen de déterminer les causes exactes de ses souffrances, défaillances personnelles et/ou de ses mésententes émotionnelles. D’une rigoureuse lucidité, son discours ravira toutes celles et ceux qui las des aprioris, préjugés et raccourcis conceptuels cherchent des réponses pertinentes à leur questionnement sur la sexualité et l’érotisme.

Aujourd’hui nous publions la quatrième des sept parties d’un texte inédit : « Difficulté sexuelle chez la femme : de quoi parlons-nous ? ». Nous remercions le docteur Jacques Waynberg pour l’honneur qu’il nous fait en nous offrant la primeur de cette publication. 

* Sexiatre, psychothérapeute, médecin légiste, criminologue, ancien expert médico-judiciaire, fondateur président de l'Institut de Sexologie et ancien Directeur du Diplôme Universitaire "Sexologie & Santé publique" à l'Université René Descartes - Paris VII.


IV. Les défis du renoncement au désir.

Des femmes furent autrefois qualifiées de "frigides" lorsqu'elles répugnaient à l'avidité coïtale masculine, ou lorsqu'elles n'en tiraient aucun dividende divertissant. Le vocabulaire évolue, mais pas le fait d'être encore la principale revendication exposée en entretien. La question n'est pas seulement de ressasser l'énumération des motifs qui drainent ces déboires, mais surtout de tenter de comprendre pourquoi le dédain et l'indifférence semblent parfois irréductibles. La privation de désir – maître-mot de la condition féminine – procède en réalité de deux sources, deux origines : la première déclenche des mécanismes d'autodéfense, alors que la seconde est l'expression primale, originelle de l'être femme. D'un côté, le plaisir sexuel est confisqué par vengeance, épuisement, dégoût ou  mépris, de l'autre, le désistement est indolore, catégorique, flagrant, infiltrant toute la dimension intime de la féminité. A égalité en termes de pouvoir de nuisance, ces deux ensembles engagent une analyse et une prise en charge radicalement opposées. Les départager est donc une étape essentielle de la consultation, elle va s'appuyer sur trois unités de mesure spécifiques.

Les marqueurs de l'analyse comportementale.

Afin de palier l'inconvénient lié à la brièveté d'un acte non spécialisé, le dépistage des désaffections coïtales repose sur un interrogatoire déroutant mais précis, qui supplante rapidement le récit habituel des circonstances de survenue des refus, des prétextes et des disputes. C'est en amont de l'engrenage des litiges qu'il convient de questionner la patiente, à hauteur de ses motivations et de ses résistances, de ses aptitudes, de ses prédispositions, de ses talents. Dès lors, le changement de stratégie est radical : la consultation se mue en bilan de compétence, examinant les capacités restantes de la personne, jaugeant la qualité des expériences acquises, mais sondant aussi les diverses entraves du quotidien, les blessures mal cicatrisées du passé, l'opacité des projets d'avenir…

En d'autres termes, le praticien ne promet plus un retour à un état antérieur fantasmé, illusoire, ou une guérison chimérique, mais l'ajustement, au plus près de l'état présent de la plaignante, d'un accompagnement déculpabilisant, rénovateur, "personnalisé" du vécu sexuel. Les motifs actuels de souffrance, de rancune ou d'animosité ne sont pas écartés, ils vont être explorés dans une première phase de la conversation, mais désertés ensuite, lorsqu'il s'agit de proposer une démarche d'assistance ici et maintenant. Or, développer une telle approche pose un problème inattendu d'ordre éthique, suggéré plus haut (voir les articles précédents), mais dont il convient de développer toutes les conséquences : plus que tout autre dysfonction, l'anorexie érotique féminine pâtit d'un dispositif d'exclusion, d'un engrenage éliminatoire, d'un principe de sélection, qui vont recaler les plus faibles, les plus abîmées, les plus lasses, les plus abandonnées.

Comment recenser en peu de mots ce non-dit de leur bonheur sexuel en berne ?

Explorer les sources de l'ingéniosité du désir érogène requiert trois types de mesure :
  • l'évaluation du potentiel érotique ;
  • l'inclination du potentiel émotionnel ;
  • l'habileté du potentiel aphrodisiaque.

Le mérite du terme "potentiel" c'est d'être un diminutif d'expressions moins sévères telles que maladresse, immaturité ou démission… En pratique, le but de cette "auscultation" – au sens de l'écoute d'une relation d'aide – est aussi d'ordre tactique : identifier le contentieux, personnaliser la décision thérapeutique et fonder une appréciation pronostique en fonction de chaque femme, sans empathie, mais en toute confiance  (Confer Fig.2).


Fig. 2. Les motivation sexuelles sont au confinement de trois sources d'inspiration et performances comportementales qui incarnent la fonction érotique individuelle, ses prouesses et ses déceptions.

Nous retiendrons finalement de ce qui précède que le diagnostic différentiel des déficits d'intentions lascives féminines s'établit en deux temps. Le premier est commun à toute pratique de soin qui tend donc ici aussi à identifier le primum movens du tableau clinique, à partir d'un répertoire pléthorique de motifs allégués, à cibler de A à Z (1) sur un relevé de menaces évidemment non exhaustif ; basé sur l'éloquence improvisée de la plaignante, il est qualifié d'explicite. 

Ce recueil "opératif" de la symptomatologie doit être consolidé par un second lot de repères implicites, c'est-à-dire virtuellement contenus dans le raisonnement, mais non mis à jour dans l'entretien. Il s'agit d'atteindre habilement, avec subtilité, usant de questions-clés apparemment anodines, les zones de pénombre de la fonction érotique, les trois piliers sur lesquels repose le marquage subjectif de la notion de "désir".

(1) Alcoolisme, Blocage, Cancer, Dépression, Egocentrisme, Fatigue, Grossesse, Handicap mental, Introversion, Jalousie, Kraurosis vulvae, Lactation, Ménopause, Névrose, Onanisme, Psychasthénie, Quérulence, Refoulement, Sénescence, Toxicomanie, Ultimatum, Violence, Wertheim, Xénophobie, Yoga, Zizanie…

À suivre...


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