Sphère sociétale

Japon : le syndrome du célibat

Japon : le syndrome du célibat

La sexualité de couple en perdition.

Au Japon depuis une décennie, les moins de quarante ans semblent marquer une forme d’ennui pour la sexualité de couple ou être atteints par « sekkusu shinai shokogun », le syndrome du célibat. Le gouvernement nippon prend la chose très au sérieux et la considère comme une catastrophe nationale en devenir. Il faut dire que le Pays du soleil levant connaît déjà l’un des plus faibles taux de natalité au monde. En 2018 la population japonaise s’élevait à 126 millions d’habitants, après avoir atteint un pic à 128 millions en 2010. Depuis, le pays perd chaque année environ 300 000 habitants. Si ce processus de dénatalisation se poursuivait, en 2050 ils ne seraient plus que 85 millions de Japonais à peupler l’île. Pour nombre d’experts, le pays subit les contrecoups du manque de réactivité des politiciens face aux bouleversements sociétaux engendrés par les différentes crises économiques.

La proportion des célibataires sans activité sexuelle est en hausse.

En 2015, l’Institut National de Recherche sur la Population et la Sécurité Sociale a montré que parmi les célibataires de 18 à 34 ans qui n’étaient pas impliqués dans une relation amoureuse, on comptait 30% d’hommes et 25% de femmes et que parmi les 35-39 ans, 26% d’hommes et 33% de femmes n’avaient jamais eu de rapports coïtaux. Les enquêtes se suivent et se ressemblent, ne laissant aucun doute sur l’enracinement d’un phénomène de rejet de la sexualité de couple.

Les couples mariés sexless progressent aussi.

Selon une autre étude produite en 2010 par « The Japanese Association for Education Research » les deux tiers des couples mariés, ne souffrant d’aucune pathologie, auraient moins d’un rapport sexuel par mois. Les raisons invoquées par les intéressés ? La sexualité est une activité ennuyeuse, la configuration des logements (où bien souvent une simple cloison de papier sépare la chambre des parents de celles des enfants), le stress, la fatigue et l’idée qu’il existe des choses à faire plus « fun » que le sexe. Il est aussi notoire que nombre d’hommes mariés considèrent leurs épouses plus naturellement comme des sœurs ou des parents proches que comme des partenaires sexuelles. 

Ces jeunes Japonais qui ont rompu les ponts avec la sexualité copulative.

L’Institut National de Recherche sur la Population et la Sécurité Sociale, dans sa quinzième enquête sur la fertilité (2015), a révélé que 36% des hommes et 58,5% des femmes entre 18 et 19 ans étaient indifférents ou avaient une aversion pour les relations sexuelles. Une augmentation respectivement de 18% et 12% depuis 2010. 83,7% des hommes ayant passé la vingtaine reconnaissaient n’avoir eu aucune relation sexuelle depuis au moins une année et 49,4% jamais eu de petite amie (59% des femmes dans la vingtaine étaient dans le même cas). 

Si quelques universitaires ont contesté les conclusions de ces études, pointant que la communauté LGBT, les divorcés, les veuves, les parents isolés et ceux s’étant mariés entre 18 et 30 ans, n’avaient pas été pris en compte et que d’autres ont critiqué une méthodologie de recherche s’appuyant sur les présomptions anachroniques de l’hétérosexualité de la population, il est n’en demeure pas moins vrai que la tendance au sexless est une réalité qui se manifeste par l’effondrement de la natalité, et de façon plus prosaïque, par la volonté des autorités japonaises de financer des programmes de mariages arrangés.

Les cinq principales raisons justifiant le désamour japonais pour la sexualité de couple.

1. Le monde du travail.

Au Japon, la réussite professionnelle passe avant toute autre considération et les salariés se dévouent sans limite à leur entreprise. Travailler plus de 50 heures par semaine pour 9 jours de congés payés annuels est la norme pour la majorité des employés. Dans ce schéma sociétal centré sur le monde du travail, concilier vie de famille et vie professionnelle est devenu presque impossible. Cela est d’autant plus vrai que le Japon s’occidentalise et les Japonaises entendent se détacher d’un modèle archaïque qui ne correspond plus à leurs attentes. Elles préfèrent maintenant privilégier leur carrière professionnelle et leur indépendance au détriment de l’union maritale, qui leur impose de se consacrer à l’éducation des enfants, s’occuper de la maison et renoncer à toute autre ambition. Pour les hommes, le mariage n’a pas les mêmes implications, mais compte-tenu de la charge de travail que leur imposent les entreprises et du temps de décompression qu’ils s’octroient dans les pubs après avoir débauché, ils rentrent souvent trop tard pour pouvoir profiter de la vie de famille. De plus, le coût de la vie japonaise est élevée et un seul salaire pour entretenir un ménage est dans la plupart des cas tout juste suffisant. C’est pourquoi le mariage est aujourd’hui considéré comme un choix par défaut. 

2. La prostitution.

Au Japon, les hommes peuvent acheter du sexe à toute heure du jour et de la nuit. Si l’article 3 de la loi anti-prostitution de 1956 indique que « Nul ne peut faire de prostitution ou en être client », aucune peine coercitive n’est prévue. Le proxénétisme sous toutes ses formes est cependant réprimé. Cela dit, l’industrie du sexe utilise de nombreux stratagèmes pour masquer ce commerce. De fait, dans les grands centres urbains, les échoppes proposant toute la gamme des services sexuels fleurissent et se regroupent dans des quartiers « spécialisés », tel le célèbre Kabukichô de Tokyo. Sous l’influence de la prostitution, le sexe est devenu une simple marchandise que l’on achète aussi banalement qu’un ticket de cinéma et personne ne s’en offusque. D’un point de vue occidental, où l’amour romantique est le gage d’une sexualité « saine », la chose peut surprendre, mais pour les Japonais, elle est acceptable car ils ne pensent pas le sexe en termes d’amour. Comme le montre Agnès Giard dans son livre « Histoires d’amour au Japon », la notion qui prédomine les relations sexuelles est celle du koi, un « moment d’intimité instantané, un moment à peine prolongé, semblable à un feu qui s’éteint presque immédiatement… Le koi peut durer une heure, une nuit, mais en aucun cas une année. » La banalisation de la prostitution est sans doute à mettre en relation avec ce fondement de la pensée japonaise des relations intimes où finalement, la sexualité socialement convenable est indépendante des sentiments. 

3. Les relations sociales au Japon.

Les contacts sociaux sont rares et il est extrêmement difficile pour les Japonais de se créer un tissu de relations amicales. Quand les gens veulent parler, échanger, ils n’hésitent pas à payer et pour cela il existe nombre de bars à hôtes et hôtesses. Pour Tomoyuki Nishikawa, auteur de « Pauvreté relationnelle et résilience sociale dans le Japon contemporain », la pauvreté relationnelle est un problème de société aussi inquiétant que la pauvreté économique. L’indigence des liens sociaux, qui se traduit, entre autres, par une absence de réseaux d’entraide mutuelle, est un phénomène relativement récent. Autrefois, ces liens, mis en évidence par le suffixe « en », étaient nombreux. Ketsu-en, liens familiaux, chi-en, relations entre voisins ou shoku-en entre collègues de travail, formaient un éventail de systèmes relationnels qui s’est désagrégé avec la mondialisation et la post urbanisation. Aujourd’hui, la lutte contre la muen-shakai, qui définit une société sans relations humaines, constitue l’un des principaux défis du Japon moderne et cette détérioration de la dynamique relationnelle est à prendre en compte dans la tentative de compréhension du syndrome de célibat.

4. Le mariage est un fardeau pour les jeunes générations.

Pour nombre d’experts, si les jeunes Japonais pensent le mariage comme un fardeau et une corvée, ce n’est pas tant le fait d’un rejet des traditions ou d’un renversement des rôles homme/femme que la conséquence d’un système économique qui ne tient aucun compte de l’humain. En tant que femme, le mariage conduit à l’abandon de tout projet professionnel, les employeurs mettant en avant la possibilité d’une grossesse, invitent les jeunes mariées à démissionner. Pour les hommes, ce sont les rythmes de travail et surtout les salaires qui ne sont plus compatibles avec la vie de couple, certains confessant qu’ils ne s’aventurent pas à chercher une petite amie craignant de faire naître chez elle l’espoir d’un mariage. Pour les anciens, rester célibataire était la marque d’un échec personnel, mais dans la société moderne le célibat est un choix qui s’impose. 

Aujourd'hui au Japon, demain chez nous ?

La société japonaise pour beaucoup de sociologues représente l’avant-garde des sociétés modernes et le double mouvement de l’expansion du célibat et du rejet de la sexualité de couple qui touche le Japon aujourd’hui, touchera l’occident demain. Nous ne pouvons leur donner tort, car les prémices de ce désamour de l’union maritale et de la sexualité se font déjà sentir chez nous. Toutefois, le sexless à la mode japonaise semble n’affecter que la relation de couple. L’industrie du sexe, pornographie et prostitution sous toutes leurs formes, est florissante, disposée à répondre à tous les fantasmes et en la matière les Japonais ne sont pas les moins inventifs. Il est donc plus réaliste de prétendre à une progression de l’auto-érotisme au détriment d’un érotisme duel que d’une disparition de tous désirs sexuels. Le phénomène se pose en symptôme de la déshumanisation qui impacte les sociétés capitalistes néo-libérales et questionne l’avenir de l’humanité. Le rejet de la sexualité de couple n’est-il pas inconsciemment lié à celui de la sexualité procréative ? Notre psyché ne ressent-elle pas nos contextes de vie moderne comme fondamentalement mortifères et donc de plus en plus impropres à accueillir la vie ? L’hypothèse est plausible au regard des expériences menées sur des colonies de rats, par l’éthologue John B. Calhoun, au début des années soixante. Animaux sociaux au même titre que les hommes, les rats mis en situation de surpopulation développent des comportements agressifs, des perturbations de l’activité sexuelle (notamment pour les mâles un désintérêt total pour la copulation) et de l’organisation sociale, des maladies physiques et psychosomatiques. Ces expérimentations ont donné naissance au concept de « cloaque comportemental » compris comme la résultante de tout processus rassemblant dans un espace donné des animaux en nombre anormalement élevé et menant à l’extinction de la population concernée par le phénomène. On se demande alors si le dérèglement des comportements sexuels des hommes urbanisés, ne pourrait simplement pas être le fait d’une situation de surpopulation. Il serait par ailleurs intéressant, pour confirmer ou infirmer cette conjecture, de savoir si les comportements sexuels sont identiques dans les grandes villes, les villes moyennes et les villages, pas sûr !

01,05,19

F.0419.

j

1 membre a aimé cet article

Poster un commentaire

Dans la même thématique

Osphères c'est avant tout...

Une information fiable, objective et diversifiée

Une approche décomplexée, éthique et responsable de la sexualité et de l’érotisme

Un espace privilégié de rencontres et d'échanges

Un univers où prévalent les principes de respect, de courtoisie et d’ouverture.

X