Sphère émotionnelle

Féminisme et BDSM

Féminisme et BDSM

Article revu et augmenté. Le grand écart idéologique entre féminisme et soumission BDSM, peut-il vraiment disparaître derrière le poncif de la-soumission-qui-est-en-réalité-la-domination et la-domination-qui-est-en-réalité-la-soumission, des arguments tels que "Ma liberté mon choix" ou encore "Pour moi ce n'est pas contradictoire puisque c'est choisi et non subi." ?

Féminisme et BDSM

Le BDSM des féministes : le débat reste ouvert.

La soumission BDSM féminine hétérosexuelle implique le consentement d'une femme soumise à diverses situations d'humiliation, d'obéissance, d'abandon total de sa volonté propre au dominant de son choix. Pourtant, nombre de soumises se proclament féministes et si plusieurs ne voient aucune antinomie entre leurs pratiques sexuelles et leurs convictions féministes, dans les faits, elles jouissent bel et bien volontairement et au sens propre, d'un rapport d'infériorité établi avec leur "mâle dominant". Mais tout serait affaire de contexte, de théatralisation, de consentement. Cette femme moderne, indépendante, sexuellement libérée, recrée pourtant dans les scenarii BDSM, ces entraves dont, à force d’engagement et de combats, elle a fini par se libérer, tout au moins pour partie. Il y aurait-il quelque chose de plus à comprendre de ces pulsions sexuelles semblant vouloir confronter les femmes à leur propre contradiction ? Car ainsi qu’en témoigne une soumise sur un site BDSM, "Toutes les pratiques (que je connais) dans le bdsm sont la représentation exacte dans la sphère érotique de ce que nous (les féministes) combattons dans la sphère sociale."

La "séparation des pouvoirs".

L'argument de la séparation des sphères sociale et intime pose la question - ou du moins le devrait-elle - d'un possible déni de conscience chez ces féministes qui pensent leur soumission comme une marque d'émancipation, d'un "empowerment" pour reprendre un terme cher aux féministes queers. Outre le fait que cet avis n'est pas celui des féministes radicales ou universalistes, que vie sexuelle et vie sociale ne peuvent être totalement déconnectées, la position "soumise féministe hétéro" semble à première vue difficilement tenable hors champ d'une certaine forme de dissonance cognitive (1). Dans la sphère publique, elles sont féministes militantes, dans la sphère privée, elles jouissent intellectuellement et physiquement d'être sexuellement soumises à un homme dominant. 

Pouvoir ou illusions de contrôle ?

Dans le cadre des sexualités BDSM, le féminisme queer fournit le matériau essentiel à la construction argumentaire de ce pont : la réappropriation par les femmes de la condition de femme soumise. Le même principe anime d’autres empoignes inter-féministes autour de la prostitution et de la pornographie, deux domaines jusqu’ici contrôlés par les hommes et par lesquels les femmes espèrent se réapproprier le pouvoir politique et économique ainsi que le contrôle de leur corps. Mais dans les faits, quelle que soit l’approche, l’industrie du sexe reste un monopole de marché conçu et contrôlé par des hommes, pour les hommes. En l’état actuel des choses, se réapproprier fièrement les mots "salope, pute, chienne" est une vue de l’esprit qui n’engage que celles qui y croient car elle ne donne qu’une illusion de contrôle. Cette approche a tenté de neutraliser et d’éliminer le pouvoir du langage et de la violence que les hommes utilisent pour conserver leur domination, mais les comportements actuels des hommes sont enracinés dans des générations de domination oppressive. Comment pourraient-ils être aussi simplement "récupérés" et subitement servir la cause des femmes ? La question mérite d’être posée : à quel type de relations femme/homme aspire le féminisme queer et intersectionnel  ? À quoi peut aboutir un mouvement se réclamant du féminisme et qui entérine les stéréotypes de femme objet ? Au contraire, par cette tentative de lutte sémantique, le féminisme pro-sexe, dans un mouvement censé libérer les femmes de la domination masculine, ne risque-t-il pas la cristalliser ?

Entre hypocrisie et affrontement, le point d’équilibre risque être difficile à trouver. Les hommes enfermés dans les schémas patriarcaux, voyant en toute femme une salope, s'en trouveront bien aise, les autres plus "ouverts" et sensibles à la condition féminine, continueront néanmoins à construire leur fantasmatique sur les mêmes schémas que les premiers, "puisqu’elles aiment ça". Quant aux femmes elles-mêmes, sans remise en question de fond sur la construction psycho-sexuelle masculine, elles continueront d’être perçues telles les salopes qu’elles se revendiquent, non pas par le seul prisme progressiste du féminisme, mais par celui du sexisme primaire. 

Le BDSM peut-il être féministe ?

Le grand écart idéologique entre féminisme et soumission BDSM, peut-il vraiment disparaître derrière le poncif de la-soumission-qui-est-en-réalité-la-domination et la-domination-qui-est-en-réalité-la-soumission, des arguments tels que "Ma liberté de femme c’est vivre ma sexualité comme je l’entends" ou encore "Pour moi ce n'est pas contradictoire puisque c'est choisi et non subi."  ? Ces arguments suffisent-ils à expliquer une préférence sexuelle diamétralement opposée à ses convictions politiques et sociales, considérant l’influence qu’exerce la sphère sociale sur la sphère érotique et inversement ? Sur un forum BDSM, deux soumises osent le questionnement : 

"Où, si ce n'est dans la psyché collective, puisons-nous nos fantasmes de salopes, de putains, d'esclaves, de captives, d'adoratrices, de femmes-enfants, de viol et par ailleurs de mâles alphas, d'hommes paternalistes, de tortionnaires, de violeurs, de geôliers, d'éducateurs, de mentors, de guides, et j'en passe ?" 

Et cette psyché collective, nous la savons fortement conditionnée par l’influence de la pornographie dont les standards d’excitation masculine et, souvent par procuration, féminine, reposent sur l’objétisation violente des femmes. Plus avant dans la discussion, la même personne conclut : 

"En ce qui me concerne, la persistance de ces foutus schémas dans ma sphère érotique me gratte aux entournures, heureusement de moins en moins puisqu'ils ont tendance à s'effacer au fil du temps.", ce qui paraît convoquer la thèse de la dissonance cognitive, dans les termes utilisés au second paragraphe, même si la réalisation des fantasmes afférents est évoquée comme "désactivateur" potentiel. 

BDSM et féminisme : un faux débat ?

La psyché humaine est complexe et il est parfois difficile, même aux protagonistes qui s'en montrent curieux, de détecter l’origine d’un comportement sexuel. Et s’il n’existait finalement aucun corolaire, entre féminisme et BDSM ? S’il ne s’agissait que d’un concours de circonstances ? Quel mécanisme psychique organise des pulsions sexuelles foncièrement opposées à ses croyances, sinon un besoin impérieux, voire vital de réguler l’équilibre émotionnel ? Rappelons les propos d’Alexandre Gamberra (2) sur le sadomasochisme : "Je pense que la lutte au terme de laquelle nous avons fini par nous construire a été si rude que nous en conservons des souffrances que nous exorcisons dans le secret de l'alcôve." Dans tel cas, il devient tout à fait naturel que la santé psychique prenne le pas sur les croyances, et tant pis pour le moindre mal causé par une dissonance plus ou moins prononcée et aux répercussions somme toute préférables. C'est sans doute pourquoi un certain nombre de soumises féministes ne voient aucune antinomie entre leurs pratiques sexuelles et leur engagement féministe. Parce que leur sexualité s'exprime sur d'autres plans de l'intime, prioritaires sur leur rapport à la société.

Quant à celles qui considèrent n’avoir aucun vécu traumatique, aucune blessure à exorciser, et affirment concilier féminisme et soumission BDSM, peut-être ne sont-elles pas les féministes qu’elles pensent ou, d’un autre point de vue, pas aussi soumises qu’elles le prétendent. En tout état de cause, il paraît questionnant d'arriver à faire l’expérience de deux concepts aussi radicalement opposés sans éprouver le moindre inconfort de conscience.

Soumission féminine BDSM : subversion féministe ou conditionnement ?

Le jugement des féministes radicales est sans appel : le BDSM est une pratique sexuelle incompatible avec l'engagement militant et va à l'encontre de tout espoir d'amélioration de la condition féminine, à fortiori en des temps où explosent viols, agressions sexuelles et féminicides. En revanche, les féministes libérales le considèrent comme une alternative à la sexualité hétéronormée fondée sur une hégémonie patriarcale multiséculaire. Mais s'il est admissible qu'un statut de domina puisse en effet donner l'illusion d'un renversement des rôles, celui de soumise hétérosexuelle, qui reproduit fidèlement et glorifie ce rapport de pouvoir contre lequel croient lutter les féministes "pro-sexe", interroge à plus d'un titre. En quoi la qualité de soumise hétéro des femmes en général et de ces féministes en particulier, servirait-elle leur liberté à disposer de leur corps, et pour en faire quoi ? Comme c'est le cas pour la prostitution et le porno, ce sont surtout les hommes, dont la proportion problématique n'a pas vraiment la fibre féministe, qui redorent leur blason de mâle alpha et gonflent leur ego dominateur via ce concept. Ce sont les hommes qui inscrivent dans leur ADN en lettre d'or, leur supériorité, leur brutalité légitime, et la nécessité d'en user avec intelligence. Parce que l'obtention du consentement de la soumise reste la condition incontournable à l'élaboration de toutes sortes de scénarios. Tout doit être consenti. Tout doit être contractualisé. Parfois même formellement, sous la forme d'un contrat signé, qui n'a bien sûr aucune valeur juridique mais peut néanmoins constituer une circonstance atténuante en cas d'agression sexuelles ou de viol. Ce précieux consentement est à la fois le passe-droit et le sésame. Peut alors commencer le jeu.

L'inconnue de l'équation, c'est précisément ce consentement dont il est quasiment impossible de savoir s'il est éclairé, ébloui, induit ou manipulé. Nous parlons d'un pouvoir qui n'a de fondement que les codes du microcosme BDSM, eux-mêmes modelables à l'envie, un pouvoir concédé à une femme dont l'excitation sexuelle s'active dans l'abandon volontaire de tous les autres, à travers l'expérience de la douleur, de l'humiliation, de l'annihilation de sa personnalité par un homme, d'où l'utilisation d'un "nom de soumise" (ou de dominant) qui sépare le fictif du réel. Vraiment ? La question n'est pas anodine.

Faut-il chercher la source de cette préférence sexuelle dans un tout récent mouvement féministe (qui ne représente qu'une infime partie de la population générale), ou dans l'histoire des sociétés humaines ? Ce recouvrement de liberté, cette fameuse libération sexuelle via la soumission volontaire des femmes à une sexualité brutale hétéro nous parle bien mieux de l'origine de l'humanité que du féminisme, il est bien plus probablement le résultat d'un conditionnement socio-anthropologique des femmes à jouir de leur infériorité, via le rétablissement fantasmé d'un ordre patriarcal primitif.

Que les femmes, féministes un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout, explorent ou exploitent la sexualité féminine à travers l'érotisation de la douleur (physique ou psychologique) qui leur est infligée par un homme dans le cadre d'un jeu sexuel est bien une liberté à disposer d'elles-mêmes. Elle aussi est précieuse. Pour les non averties, c'est aussi la validation d'une prise de pouvoir non plus seulement sur leur corps, mais sur leur esprit. La victoire est totale. Pour qui ? Allez savoir...



1 - En psychologie sociale, la dissonance cognitive est définie par des circonstances amenant une personne à agir en désaccord avec ses croyances, aboutissant à un état de tension inconfortable appelé dissonance. Dans le temps, cet état tendra à s'estomper, par exemple par une modification de ses croyances dans le sens de l’acte et la création d’un pont entre les deux leur permettant d’exister simultanément. 

2 - Alexandre Gamberra pratique le SM. Il est un universitaire français enseignant les avant-gardes du XXe siècle, la littérature contemporaine et la littérature noire francophone, également spécialiste des représentations littéraires et artistiques du corps et des sexualités. 

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