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Furie anti-masturbation des 18ème et 19ème siècle

Furie anti-masturbation des 18ème et 19ème siècle

La masturbation ou "péché d'impureté", maintes fois mentionné dans la Bible, est un acte sévèrement condamné et réprimé par l'Église entre les 18ème et 20ème siècles. La médecine lui emboitera ensuite le pas, ajoutant à la notion de péché mortel celle d’altération irrémédiable de la santé. Conjointement, religieux et médecins rivaliseront d’imagination pour dissuader les onanistes de tout bord.

Furie anti-masturbation des 18ème et 19ème siècle

Le principe de vie, privilège multiséculaire de la semence masculine.

En 458 avant J.C, Eschyle fait jouer Les Euménides, la pièce conclusive de sa trilogie dramatique L’Orestie, centrée sur le procès d’Oreste. Accusé d’avoir tué sa mère Clytemnestre à son retour de Troie, Oreste est poursuivi par les Erinyes, implacables déesses qui punissent ceux qui trucident une personne de leur sang. Se pourrait-il que celui qui a commis un matricide échappe à leur châtiment ? La controverse s’engage autour de cette question essentielle entre les Erinyes d’un côté et Apollon assisté d'Athéna d’un autre. Parlant au nom de Zeus, le dieu de la lumière et de la vérité déclare : « Ce n’est pas la mère qui enfante celui qu’on nomme son enfant. Elle n’est que la nourrice du germe en elle semé. Celui qui enfante, c’est l’homme qui la féconde. » Il rappelle qu’Athéna elle-même, née de Zeus, est une déesse sans mère. Enfants et mères ne sont donc pas du même sang ! À l’issue du débat, Oreste est acquitté. Mais là n’est pas le plus important. Car en filigrane de ce procès se joue une bataille idéologique opposant les tenants des croyances traditionnelles et les adeptes du pangénétisme, une nouvelle théorie suggérant que la procréation est le résultat de l'association parfaite des semences féminine et masculine. Cette vision de la génération qui donne au féminin un rôle prépondérant défie la suprématie masculine et le mythe phallocrate qui veut, comme le réaffirmera Aristote un siècle plus tard, que le sperme soit l’élément actif, le moteur, qu’il ait en puissance la vie et l’âme qui donne la vie.


Les Erinyes.

On ne peut douter que l’humanité ait pendant des millénaires compris la procréation comme un profond mystère. Reconnaissons que le rapport de cause à effet, entre le coït et les manifestations visibles de la grossesse, n'était pas évident à saisir. Il est donc envisageable que les premières conjectures aient conféré aux femmes le pouvoir surnaturel d’engendrer une descendance. C’est l’hypothèse qu’a indirectement défendu l’archéologue Marija Gimbutas au travers de son concept de « culture préhistorique de la Déesse » qui se serait développée du paléolithique supérieur jusqu’au mésolithique. Toutefois après ces milliers d’années d'évidente vénération des Déesses Mères, seules garantes de la pérennité du clan, il apparaît qu’une nouvelle voie de compréhension de la procréation se soit imposée.

Toujours selon Marija Gimbutas la période du Mésolithique voit l’érosion progressive du culte de la Déesse, disparition qu’elle associe à l’émergence de la culture phallocrate et patriarcale des Kourganes, des cavaliers combattants ayant précocement domestiqué le cheval. Ces guerriers partant à la conquête de nouveaux territoires, sans doute absents de leur clan sur de longues périodes, auraient-ils remarqué qu’à leur retour, peu ou pas de femmes étaient enceintes et logiquement interrogé les anciennes croyances : ne serait-ce pas l’homme qui porte le principe de vie dans ce liquide qui sort de sa verge lors du coït ? Quoiqu’il en soit, les sociétés humaines vont pendant des millénaires attribuer au seul sperme la puissance procréatrice, vénérer le Phallus et reléguer les femmes à un rôle de réceptacle subalterne.


Une des multiples représentation du culte de la Déesse Mère.

Le culte phallique est une réalité dont on trouve les premières traces explicites dans la légende égyptienne du dieu Atoum qui aurait engendré en éjaculant, le premier couple divin, Shou et Tefnout. De cette légende naîtra un rituel auquel devront se conformer les pharaons de l’Égypte ancienne, à savoir répandre leur semence dans le Nil pour assurer la fertilité de ses crues. Le panthéon égyptien se dotera par ailleurs de dieux ithyphalliques, Osiris et Min, censés garantir l'abondance des récoltes et des naissances. Le phallus, acception symbolique de la verge en érection et de l’hubris masculin, trouvera plus tard d’autres porteurs. En Grèce ce seront Pan et Dionysos, à Rome Priape et Bacchus. Le mythe phallique influencera les théories de la procréation jusqu’au 19ème siècle, Alain Corbin, faisant remarquer, dans L’harmonie des plaisirs, que certains traités médicaux de l’époque présentent le sperme comme l’extrait le plus pur de la lymphe. 

La valeur sacrée du sperme se trouve aussi confirmée dans l’Ancien Testament au travers du péché d’Onan. Deuxième fils de Juda, Onan a vu Er, son frère aîné, mourir avant d'avoir pu s'offrir une descendance. Afin de lui assurer une postérité, Juda enjoint Onan d'épouser Tamar, la veuve de son défunt frère, et de lui faire des enfants. Réticent, mais ne pouvant s'opposer frontalement à la volonté paternelle, il ruse et à chaque rapport pratique le coïtus interruptus laissant sa semence se perdre à terre. Aux yeux de YHWH l'acte est impardonnable et son auteur mérite la peine de mort. Cette épisode biblique débouchera sur une aversion catholique pour l'onanisme en référence à la condamnation divine du gaspillage de sperme. Sexualité et procréation sont deux sœurs que l'on ne saurait séparer sans se vautrer dans la luxure. La masturbation ou péché d'impureté, maintes fois mentionné dans la Bible, est un acte sévèrement condamné et réprimé par l'Église entre les 18ème et 20ème siècles. La médecine lui emboitera ensuite le pas, ajoutant à la notion de péché mortel celle d’altération irrémédiable de la santé. Conjointement, religieux et médecins rivaliseront d’imagination pour dissuader les onanistes de tout bord.  Conjointement religieux et médecins rivaliseront d’imagination pour dissuader les onanistes de tout bord. 

Du mythe à la réalité "scientifique".

Qui se souvient d’Antoni van Leeuwenhoek ? Certainement personne. Pourtant ce Néerlandais du 17ème siècle, drapier de son état, fut le grand artisan du développement du microscope et le premier à mettre en évidence la présence d’animaux microscopiques, animalcules, dans le sperme. Il écrit en 1669 : « Je déclare catégoriquement que le sperme d’un animal mâle possède la forme d’un corps humain, mais je ne peux pas me figurer que l’intelligence de quelqu’un puisse un jour pénétrer dans ce mystère si profond que par la dissection de la semence mâle, qui nous mettra en état de voir ou de découvrir la forme d’un corps humain dans sa totalité. » Dès lors les présupposés mythologiques trouvent un écho "scientifique". 


Un exemplaire du célèbre Onania.

Sans que l’on puisse affirmer que cette découverte ait eu un impact sur l’appréhension de la masturbation, il se trouve que quarante ans plus tard paraîtra à Londres un document de quelques dizaines de pages qui marquera un tournant dans l’histoire de l’onanisme. Intitulée "Onania ou l'odieux péché de la masturbation" la brochure vise à promouvoir la vertu, la pureté chrétienne et à se détourner du vice. Pratique contre nature, crime monstrueux, l'onanisme tend selon son auteur à éteindre les espoirs de prospérité et porte atteinte à la Création elle-même. Les théologiens approuvent et les médecins s’emparent du sujet. Car au-delà de la condamnation morale de la masturbation, Onania décrit ses terribles conséquences physiques. Le succès est tel qu’il pousse son rédacteur à produire des rééditions, augmentées des courriers des lecteurs et des réponse qu'il y apporte. La quinzième édition publiée en 1730 ne comptera pas moins de 344 pages. 

À croire les plaintes des lecteurs d’Onania, la masturbation produirait divers effets toxiques :

  • affaiblissement des facultés intellectuelles, perte de mémoire, légère démence, angoisse, baisse de l’acuité visuelle et auditive ;
  • perte du sommeil ou inversement envie persistante de dormir ;
  • maux de tête, douleurs dans la poitrine, l’estomac et les intestins, rhumatisme et engourdissement douloureux dans toutes les parties du corps ;
  • pustules suppurantes sur le visage, dans le nez, sur la poitrine et les cuisses, excroissance charnue sur le front ;
  • dysfonction érectile ou priapisme, difficulté à uriner, tumeurs de la verge, de la vessie, des testicules et stérilité ;
  • constipation, hémorroïdes, et enfin écoulement de matière fétide par l’anus.

À sa condamnation morale, religieuse, s’ajoute avec Onania celle de la médecine et la masturbation devient la source de tous les maux. La guerre est déclarée et durera jusqu'à l'aube du 20ème siècle.

À lire aussi :

Furie anti-masturbation des 18ème et 19ème siècle, volet 2

Furie anti-masturbation des 18ème et 19ème siècle, volet 3

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