Sphère émotionnelle

L'art du cunnilingus

L'art du cunnilingus

Pour l'émancipation du cunnilingus. 

Le cunnilingus, archétype des pratiques sexuelles centrées sur le plaisir féminin, est classiquement pensé comme un rapide amuse-bouche précédant aux choses sérieuses. Il en est ainsi de sa version en mode porno dont la durée est nettement inférieure au temps qu’il aura fallu pour écrire cette phrase. Paradoxalement, une recherche google du type « faire un bon cunnilingus » aboutit à plus de six millions de résultats. La demande d’informations sur le sujet questionne, y aurait-il une prise de conscience masculine de l’intérêt supérieur des caresses buccales ? Quoi qu’il en soit, celui qui cherche trouvera sur le net des milliers de bons conseils pour produire des chefs d’œuvre de cunnilingus. Mais parce que la relation intime à plus à voir avec la musique d’improvisation qu’avec la fidèle interprétation d'une partition, aucune règle stricte ne saurait garantir sa réussite. Si son intention était d'énoncer une énième vérité technique sur sa pratique, cet article devrait s'arrêter là. Mais tel n'est pas le cas.

Cunnilingus, entre aversion et blocages.

Pour diverses raisons, toutes les femmes ne sont pas fans de cunnilingus. Si une partie d’entre elles rapporte ne pas être à l’aise avec l'odeur, le goût et l’aspect de leur vulve, une autre pointe les expériences bâclées ou le manque de savoir-faire des partenaires et une dernière, un blocage psychologique qui bride toute tentative de jouir pour soi. De la même manière nombre d’hommes ne manifestent pas un enthousiasme débordant pour la chose quand ils n'évoquent pas ressentir un profond dégoût. Sur les différents forums dédiés au cunnilingus, nous avons pu identifier trois causes majeures présidant à la détestation masculine de cette pratique. Régulièrement cités parmi les facteurs rédhibitoires : les odeurs et les fluides, ce qui n’a rien d’étonnant au regard de l’asepsie généralisée de nos modes de vie et de l’aversion grandissante pour les odeurs corporelles. Plus inattendus sont les arguments centrés sur l'inconfort des positions qui génèrent de puissantes douleurs de nuque. Enfin pour quelques "mâles" qui ne conçoivent les relations humaines, et à fortiori sexuelles, que sous l’angle du rapport dominant/dominé, le cunnilingus qui les contraint à se mettre, en quelque sorte, aux pieds de leur partenaire dans une posture d’infériorité, n'est en aucun cas acceptable.

Si certains se crispent à sa seule évocation ou le considèrent comme un passage pré-coïtal ennuyeux, d’autres en revanche en ont compris toutes les vertus et avantages. Il en est ainsi des inconditionnels de la pratique, qui la pensent comme composante essentielle de la démarche érotique. Cependant, on ne peut lui offrir un espace de totale expression sans mettre en question la conception génito-centrée des rapports intimes, l’inéluctable parcours sexuel qui débute par de brefs préliminaires, passe par le coït et se termine au temps de l’orgasme (masculin). Autrement dit, elle ne trouvera sa vraie place dans le processus érotique que si les traditionnels schémas cognitifs qui gouvernent la compréhension de la sexualité du plaisir sont remplacés par d’autres, plus en phase avec un érotisme inventif. De même, et malheureusement pour les vendeurs de miracles, l’art du cunnilingus ne saurait non plus reposer sur l’aptitude à intégrer et reproduire à l’identique un enchaînement monolithique de mouvements linguaux. Bien au contraire, son efficience, pour réelle qu’elle soit, ne se révèlera qu’à travers la maîtrise d’un lexique de gestuelles buccales innovant permettant la production d’un « discours » sensoriel modulable, toujours en lien avec la personnalité et les émotions de la partenaire. 

Inventer une dramaturgie du cunnilingus.

Les trois outils au service du cunnilingus sont, les lèvres, la langue, les dents. La vitesse et l’amplitude des mouvements, l’intensité avec laquelle sont appliquées les caresses, les variations de tonicité des lèvres et de la langue en constituent les éléments « mécaniques ». En combinant les premiers et les seconds, on obtient des unités de vocabulaire gestuel, des modules de communication sensorielle, propres à s’enchaîner au gré des attentes et fantaisies. La langue peut se faire molle pour effleurer suivant des mouvements courts sur un rythme lent, ou se faire tonique pour appuyer ses caresses suivant des mouvements amples sur un rythme rapide etc. Nanti d’un vocabulaire gestuel étoffé et raffiné, il devient alors possible de chorégraphier le cunnilingus, de le penser comme une dramaturgie, une suite d’évènements émotionnels, s’écrivant au présent, dans la proposition, l’échange et l’écoute. 

Excitation-détente, changements de rythme, ruptures et silence, forment la gamme des ressorts émotionnels dans laquelle on peut puiser pour faire monter la tension « step by step », en prenant le temps, car rien ne presse. L’orgasme n’étant pas le but, mais la fin de l’expérience, il serait dommage de conclure trop rapidement. Plus encore, lorsque pointe le climax que le moindre affleurement de trop pourrait déclencher, pas de précipitation. Il est absolument délicieux de jouer aussi longtemps que possible avec cette limite. Dans ces instants d'orgasme imminent, la connexion émotionnelle avec la partenaire est totale, le geste qui ouvrirait sur l’inéluctable devant être perçu pleinement pour éviter qu’un point final frustrant ne conclut l’histoire. 

Quoiqu'il en soit des multiple conseils, l’écoute des ressentis de la partenaire, explicitement ou implicitement exprimés, est le guide le plus sûr pour pénétrer la sphère des connexions profondes et explorer toute la richesse émotionnelle des caresses buccales. Trésor de volupté et source d’intenses orgasmes, le cunnilingus mérite qu’on lui accorde un peu plus qu’une attention préliminaire et dans l'idéal, la reconnaissance d'une pratique érotique émancipée du coït.


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