Sphère émotionnelle

L'œuvre acerbe d'Afarin Sajedi

L'œuvre acerbe d'Afarin Sajedi

Afarin Sajedi, artiste iranienne, peint des portraits de femmes. Mais sous l'apparence du féminisme se cache une violente et juste critique des sociétés occidentales.

L'œuvre acerbe d'Afarin Sajedi

Afarin Sajedi : l'art de la provocation.

Afarin Sajedi est née en 1979 à Shiraz, Iran. Dès son plus jeune âge elle fait preuve d’un intérêt certain pour l’art et le dessin en particulier. Après un cycle d’études à l’Université Azad de Téhéran, elle obtient un diplôme de conception graphique. Porté par une technique irréprochable, son style influencé par les artistes affiliés à la Renaissance italienne et au surréalisme ne lui empêche pas de s’intégrer dans la sphère des artistes contemporains et de produire des œuvres reconnues internationalement. C’est à Rome en 2013 qu’elle exposera pour la première fois en Europe. La cité Internationale des Arts l’invitera en 2016 pour une exposition parisienne de trois mois. Le travail de l’artiste iranienne est essentiellement centré sur le portrait.


Des portraits de femmes en grand format et gros plan. Des portraits de femmes et des regards. Des regards rougis de larmes. De prime abord on pense que l’artiste a la volonté d’exposer la souffrance d’être femme dans une société hautement patriarcale et peu ouverte à l’évolution de la condition féminine. Mais si Afarin Sajedi est iranienne, les multiples références à l’histoire de la peinture occidentale et ses modèles de type exclusivement caucasien donnent à son propos une envergure qui s’étend de facto au-delà des frontières de l’État Perse. Dans une interview elle affirme que la plus mauvaise critique que l’on pourrait faire de son travail serait d’y voir un engagement tiers-mondiste et de conclure : «  Je pense qu’internet et toutes les informations disponibles devraient changer la manière dont la plupart des Occidentaux voient les pays d’Orient comme l’Iran, des pays oppressifs et rétrogrades. »  


Si nous sommes prompts à donner des leçons de démocratie et de liberté, persuadés de l’excellence de notre modèle sociétal, Afarin Sajedi, au travers de ses portraits torturés nous impose une réflexion sur la réalité de l’émancipation heureuse des femmes dans les états démocratiques occidentaux et par voie de conséquence sur les critiques que nous formulons à l’égard du sort des femmes dans les sociétés du Moyen-Orient. « La vie dépasse le visible et notre rôle (en tant qu’artiste) est de dépeindre le monde invisible. », l’invisible en l’occurrence ne se cacherait-il pas derrière la prétention occidentale d’avoir construit des sociétés où les femmes sont libres et émancipées ?  



L’œuvre d’Afarin Sajedi est complexe et peut sembler paradoxale. En première lecture, nous pourrions la qualifier de féministe, car tout concourt à l’interpréter ainsi : des visages de femmes larmoyants, rougis d’une souffrance contenue mais ostensiblement dévoilée. En revanche, l’utilisation outrancière du rouge, conférant aux modèles des airs de clown triste, ainsi que l’incorporation d’éléments de portrait hétéroclites, poissons, couverts de tables et autres angelots, donnent une vision grotesque et satirique des femmes qui ne s’accorde pas avec un message féministe. Alors quid de l’intention de l’artiste ? Dans une interview, elle indique : «  je ne me considère pas féministe et je ne considère pas que mon travail défend des idées féministes. Ce qui m’interpelle ce sont les problématiques humaines au sens large, sans spécificités de géographie ou de genre. »



La présence répétée du poisson que l’on peut comprendre comme le symbole premier du christianisme, rappelle l’emprise historique de la théologie sur l’organisation sociale, le rôle et la considération accordées aux femmes pendant des siècles. Les références à la chrétienté se présentent aussi sous la forme du cercle lumineux dont les peintres entourent la tête de Dieu, de la Vierge et des saints.



L’emploi récurrent du rouge sonne comme un clin d’œil ironique aux peintres rococo du 18ème siècle. Si Jean-Honoré Fragonard et particulièrement François Boucher ont eu recours à ce procédé pour signifier la présence des émotions érotiques, Afarin Sajedi en détourne l’usage pour marquer l’existence d’un profond malaise. 


L’allongement des cous rappelle les procédés de distorsion corporelle maniériste tels que l’on peut les percevoir, entre autres, dans la « Vierge au long cou » de Parmigianino. Cependant de part leur rectitude, les cous en mode Sajedi offrent une perspective franchement ithyphallique. Doit-on pour autant en déduire que la femme occidentale, malgré sa volonté d’émancipation, subit toujours les desiderata sexuels masculins ? 


En affublant certains modèles de couronnes ou les couverts de table ont remplacé les pierres précieuses, Afarin Sajedi donne une lecture cynique de l’émancipation féminine occidentale. 



Si dans la plupart des tableaux l’artiste iranienne se contente d’être sarcastique, elle se laisse parfois aller à plus de mordant quitte à devenir franchement cruelle. Il en est ainsi de ces portraits, où les têtes sont perforées de fourchette, de paires de ciseaux, éclaboussées de sang, enfermées dans des sacs plastique. 



Difficile de penser que la volonté d'Afarin Sajedi soit autre que celle de produire une virulente critique du modèle sociétal occidental. Et dans cette optique quoi de plus efficace que réduire à néant l'utopie de la libération féminine du joug des hommes, symbole des sociétés ayant la prétention d'être évoluées. Provocatrice, l'artiste envoie un message comme un retour de bâton : l'Occident n'est pas plus que le Moyen-Orient une terre de félicité pour les femmes. 


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