Sphère émotionnelle

Le baiser d'un profond désir

Le baiser d'un profond désir

Parmi les couples qui souffrent de mésentente sexuelle les sexologues observent, au delà de la restriction des activités sexuelles, que dans la plupart des situations le baiser profond disparaît des usages.

Le baiser d'un profond désir

Le "French Kiss", l'érotisme à fleur de lèvres.

Léger, tendre, langoureux ou fougueux, le baiser est l'incontournable sésame pour glisser dans la dimension intime d'une relation. En Occident il fait partie d’un rituel comportemental bien ancré dans la psyché collective et semble être le privilège des gens qui s'aiment. Pouvant se pratiquer dans l’espace publique, suscitant plus facilement le sourire attendri que l'opprobre des passants, le baiser amoureux parait être de prime abord le plus anodin des actes érotiques. De prime abord seulement car la charge émotionnelle et symbolique qu'il porte le rend extraordinairement sibyllin.


Le baiser par Enki Bilal.

La complexité émotionnelle du baiser profond trouve sa meilleure illustration dans les us et coutumes de la prostitution qui voulait, jusqu’à un passé récent, que les filles n'embrassent jamais. Si toutes parties de leur corps étaient rendues disponibles aux fantasmes de la clientèle, elles excluaient systématiquement de leurs prestations les baisers profonds. Par ce refus elles s'imposaient intuitivement une distanciation émotionnelle qui les préservait d’une totale reddition de leur moi intime. Cette attitude de rejet présentait l'intérêt de créer un sanctuaire, une sphère secrète qui leur appartenait de sauvegarder de la marchandisation pour l'offrir au seul être aimé. Aujourd’hui, le baiser profond est une plus-value importante dans l’offre prostitutionnelle car les clients qui revendiquent la « Girl Friend Experience » sont prêts à payer le prix pour s’offrir l’effraction de ce tabou historique. De fait de nombreuses prostituées ont ouvert ce territoire à leur cupidité et par là-même accepté l'idée d'être entièrement dépossédées de leur intégrité psycho-physique. 


Mardi Gras ou Le Baiser. Francis Picabia. 1926.

La raison pour laquelle la pénétration de la bouche par une langue est finalement l’acte le plus transgressif des relations tarifées a provoqué des litanies de questionnements et de réponses incongrues. Le comprendre serait plus aisée si l’orifice buccal était interdit à tout type de pénétration. Mais ce n’est pas le cas. L'échange de fluide salivaire, le goût et la proximité du regard de l'autre ont été avancés comme hypothèses sans pour autant convaincre.


Le Baiser par Pierre et Gilles.

Nous pourrions nous rallier à l'idée communément admise que le baiser romantique est tout simplement le geste le plus à même de signifier l'amour qui unit deux êtres et qu'en conséquence il faut être amoureux pour se livrer à cette pratique. Mais si tel est le cas, comment expliquer que dans nombre de couples asexuels, le baiser profond soit exclu des rapports au même titre que les actes sexuels ? Le baiser romantique ne serait donc pas indéfectiblement attaché au sentiment amoureux comme on pourrait le croire spontanément. 


Le Baiser par Nicolas Neyman.

Parmi les couples qui souffrent de mésentente sexuelle les sexologues observent, au delà de la restriction des activités sexuelles, que dans la plupart des situations le baiser profond disparaît des usages. Comme le fait remarquer le médecin-sexologue Jacques Waynberg, pour autant qu'ils ne s'entendent plus sexuellement, ces couples continuent de s'aimer, c'est d'ailleurs ce qui motive leur consultation sexologique. Considérant que l'érosion du désir est sous-jacent aux difficultés sexuelles du couple, on supposera que la disparition du baiser profond est une manifestation de la perte de désir et non celle d'un manque d'amour. Le French Kiss serait in fine la marque du désir partagé de vivre une expérience sexuelle. Dans les relations libertines, les amants ne manquent pas de s'embrasser à pleine bouche sans qu'entre eux il soit question d'amour. Une preuve supplémentaire que le baiser profond est plus sûrement l'affirmation du désir sexuel que de l'amour romantique. 


Le Baiser. Pablo Picasso. 1925.

Le refus des prostituées d'embrasser le client répondrait à cette logique car, comme nous l'avons souligné dans un précédent article, elles consentent mais ne désirent pas. En outre, la quasi inexistence des baisers profonds dans les productions pornographiques trouverait dans la corrélation entre le baiser profond et le désir sexuel partagé une explication rationnelle. En effet l'excitation du consommateur de porno étant axée sur une dynamique de domination sexuelle où les femmes subissent sous la contrainte la sexualité et les fantasmes masculins, il serait absurde de suggérer par de longues séances de French Kiss qu'elles sont à priori désirantes. Inversement, dans la filmographie obscène gay, les bouches se mangent goulument, les langues s'entrelacent avec frénésie, parce qu'en l'occurrence leur dramaturgie repose sur le désir exacerbé et partagé des protagonistes.

 
Les Amants. René Magritte. 1928.

Dans la gamme des gestes sexuelles, le baiser profond est celui auquel nous devrions porter le plus d'attention. Le jeu des langues est un révélateur. Par ce baiser nous nous goûtons au sens le plus érotique du terme. Par l'infinité des jeux de langues et de lèvres, nous exprimons nos émotions et désirs et percevons en retour ceux de nos partenaires. Le baiser profond est le mode de communication érotique le plus sophistiqué qui soit et si les premiers baisers laissent un sentiment de frustration, d'inaccomplissement, ou pire, de dégoût, l'ambition de connaître les sommets de la jouissance sera sujette à caution. 


Éraste et Éromène. Vème siècle avant J.C.

Ce baiser particulier qui invite les langues à danser ensemble n'est pas un comportement sexualisé universel. Une étude réalisée sur 168 groupes culturels a montré que plus de 50% d'entre eux ne le pratiquaient pas ou peu et que certains le jugeaient répugnant. De fait les théories qui mettent en exergue une fonction d'identification du potentiel génétique de l'autre, de sélection du partenaire par le biais des phéromones contenus dans la salive, ne paraissent pas satisfaire à l'analyse systémique de cette gestuelle érotique.


Dans le lit, le baiser. Toulouse Lautrec. 1893.

D'autres études ont conclu que la pratique était d'autant plus répandue que les sociétés étaient complexes et composées d'un nombre important de strates sociales. Peut-être est-ce principalement dans ces dernières que les pratiques sexuelles se sont inscrites dans une perspective érotisée de recherche de la jouissance. Historiquement on remarquera que dans ces sociétés, les classes supérieures, en se délestant sur les classes laborieuses des travaux les plus éreintants, ont eu tout loisir d'expérimenter et d'exalter les plaisirs charnels. Reflétant la quête d'un idéal érotique fait de pratiques sexuelles de plus en plus subtiles, le baiser profond se serait  imposé comme un élément récurrent des scripts érotiques des classes dominantes. Il se serait ensuite démocratisé par l'intermédiaire des permutations de classe, pour devenir, au moins en Occident, un élément commun de la sexualité du plaisir.


Le Baiser. Andrei Protsouk.

L'art du baiser est l'art de l'érotisme à fleur de bouches. Peintres, sculpteurs et photographes ont tour à tour cherché à immortaliser le baiser et ceux qui sont parvenus à nous faire ressentir l'ivresse de sa chaleur sont certainement ceux qui en avaient saisi toute la puissance érogène.


Le Baiser. Nicoletta Tomas.


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