Sphère émotionnelle

Le Kamasutra ou les aphorismes du désir.

Le Kamasutra ou les aphorismes du désir.

Kamasutra, un manuscrit très ancien et très mal compris.

Le Kamasutra ou Kâma-Sûtra, qui n’en a jamais entendu parler ? Dans l’esprit des Occidentaux - et comme pour le tantrisme - il est fantasme d’un érotisme oriental porteur de toutes les satisfactions sexuelles. Cependant, peu de ses nombreux laudateurs en connaissent les véritables enjeux et continuent à l’assimiler à un recueil de positions coïtales plus ou moins acrobatiques. Le Kamasutra, littéralement « Les aphorismes du désir », est en réalité un ouvrage contenant quantité d’informations relatives à l’économie de la vie privée, un condensé de savoir, un traité d’enseignement quasi scientifique, destiné à régler et harmoniser les différents niveaux de relation entre une femme et un homme. La partie directement dévolue à la pratique sexuelle, les fameuses 64 positions, ne représente que la portion congrue de ce livre plus largement destiné à donner les clés de l’accession à Kâma, un des quatre principaux objectifs que doit atteindre tout être humain, assimilable à la sublimation de l’amour, du désir, de la passion et du plaisir sexuel. La notion « d’aphorismes du désir » et la conception globalisée de la vie intime, permettent de comprendre que dans l’esprit du Kamasutra la sexualité pour s’épanouir ne nécessite pas tant la connaissance et la maîtrise de techniques sexuelles qu’une intelligente et spirituelle complicité entre les amants. 


Rédigé en sanskrit par le supposé brahmane Vâtsyâyana aux alentours du 4ème siècle de notre ère, le Kamasutra ne saurait être abordé correctement sans que référence soit faite à l’une des plus anciennes philosophies orientales, l’hindouisme. Constituée de quatre piliers fondamentaux, la philosophie hindouiste offre à chaque être humain les outils indispensables pour atteindre le but ultime, Moksha : la délivrance de la mort, de la vie et le détachement de soi. Pour accéder à cet objectif suprême, l’hindouisme définit un parcours, en trois phases distinctes, censé rendre hommage aux trois piliers fondateurs de la vie : Dharma ou l’art de se forger une morale et une éthique, Artha ou l’art de la réussite professionnelle et matérielle et Kâma ou l’art de la vie amoureuse. La triade Dharma-Artha-Kâma est souvent hiérarchisée suivant l’ordre canonique qui veut que Dharma soit supérieur à Artha lequel l’est à Kâma. Vâtsyâyana fait remarquer que le Kamasutra respecte la hiérarchie traditionnelle hindouiste. Toutefois, de nombreuses subtilités peuvent désorganiser l’enchaînement, Dharma, Artha et Kâma, dans des processus fidèles à l’esprit indien d’une recherche constante de la complexité. Finalement, il faut surtout retenir que c’est la triade entière qui conduit au bien-être.  

Le Kamasutra se propose de traiter du troisième de ces piliers, Kâma, dernier et essentiel palier à franchir avant de pouvoir prétendre au Moksha. Comme tous les grands ouvrages hindous, le Kamasutra s’adresse aux élèves brahmanes ainsi qu’à une élite intellectuelle, érudite, aisée et bien éduquée. Bien que le plaisir sexuel tienne une place importante dans le livre, l’hédonisme n’est pas son propos et si la notion de plaisir y est présente, elle doit être entendue comme une libération sexuelle pour les hommes et les femmes dans le pur respect d’un cadre social et spirituel strict. Toutefois, Vâtsyâyana met en garde les lecteurs : « Connaître la science du plaisir n’équivaut pas à la mettre en pratique. »

Les sept enseignements de l'art d'aimer. 

Le Kamasutra se divise en sept parties contenant chacune plusieurs chapitres, trente-six au total. 

  • Sâdhârana ou méditations qui comprend l’enseignement sur l’amour, les arts et les sciences, la vie sociale.
  • Sâmproyogika ou l’art de faire l’amour, qui aborde les thèmes de l’étreinte, des baisers, des griffures et morsures, des positions sexuelles, de l’inversion des rôles, des coups et soupirs, des plaisirs oraux, des préludes et conclusion des jeux d’amour et enfin des querelles amoureuses.
  • Kanyâ Samprayuktaka ou l’art de faire la cour et le mariage, orienté sur le choix de l’épouse, l’art de faire la cour et le mariage d’amour.
  • Bharyadhikarika ou la conduite de l’épouse, qui traite de la gestion du foyer, de la politique du harem et des épouses royales.
  • Paradarika ou l’art de séduire la femme d’autrui, dédiée à la séduction de la femme, l’amour illicite, aux sentiments féminins, à l’entremetteur, aux épouses de subordonnés et l’investissement du harem.
  • Vaishika ou l’art de vivre avec une courtisane.
  • Aupanishadika ou l’art d’utiliser les aphrodisiaques et les charmes.


L’art de l’amour dans l’esprit de Vâtsyâyana ne peut se départir d’une érudition artistique et suivant cette idée, il énumère les soixante-quatre arts que doit maîtriser l’homme scrupuleux en matière d’érotisme dont le chant, l’architecture, la composition et récitation de poésies, le massage ou encore l’athlétisme. Ces soixante-quatre arts se doivent de résonner avec les fameuses soixante-quatre positions, divisées suivant les huit principales activités érotiques, embrasser, échanger des baisers, gratter, mordre, copuler, gémir, inverser les rôles et pratiquer le sexe oral. 

Dans un livre intitulé « The Mare’s Trap », Wendy Doniger, indianiste américaine de renom, veut voir sous le vernis des textes une œuvre dramatique. Elle remarque que les personnages y sont désignés comme ils le sont dans le théâtre sanskrit, on retrouve ainsi, le héros et l’héroïne, le libertin, l’entremetteur et le bouffon. Le texte qui s’organise suivant une division en sept parties reprend les codes de ce même théâtre généralement découpé en sept actes. Dans le premier, le héros prépare sa maison pour accueillir son héroïne, dans le second il perfectionne sa technique sexuelle pour s’ouvrir sur le troisième où il séduit une vierge, puis le quatrième qui le voit vivre avec plusieurs épouses. L’acte cinq fait basculer le héros fatigué et lassé de ces dernières dans la séduction des femmes des autres et dans l’acte six, il se met à fréquenter des courtisanes. Finalement dans l'acte sept, devenu trop vieux pour assumer seul sa condition de héros il recourt aux aphrodisiaques et aux charmes magiques.

La place de la femme dans le Kamasutra.

Contrairement à de nombreux manuscrits brahmaniques, le Kamasutra est un texte pouvant être lu par les femmes, ayant tout de même reçu une bonne éducation et jouissant d’une vraie liberté d’esprit, telles les courtisanes, les filles de roi et de ministres. Le Kâma-Sûtra peut donc être enseigné aux femmes. Dans une approche de la féminité qui, selon Wendy Doniger, manifeste une volonté de résistance à la culture de la violence sexuelle, le Kamasutra marque une révolution libérale en matière d’éducation et de liberté érotique pour les femmes. « Les femmes sont comme des fleurs et doivent être traitées avec tendresse. Si elles sont prises de force par des hommes qui n’ont pas gagné leur confiance, elles en viennent à détester le sexe. » La question de leur jouissance y est prise en considération avec une subtilité bien supérieure à celle qui prévaut encore dans l’Europe du 21ème. Vâtsyâyana prône ainsi une forme de désinvolture sexuelle pour les femmes et rejette l’idée que leur seul but dans l’acte soit l’enfantement. Pour preuve, et en opposition à la doctrine normative de nombreux textes brahmaniques, il n’accorde aucune suprématie à la position de copulation où l’homme déverse « de dessus » sa semence dans la femme réceptacle placée « en dessous ». Pour lui cette configuration coïtale n’en est qu’une parmi tant d’autres, dont celles où la femme joue le rôle de l’homme en se positionnant au-dessus de lui.


Il est aussi le seul penseur de son temps à traiter de l’autoérotisme féminin, utilisation de divers godemichés, de statues ithyphalliques, de légumes et fruits, ainsi que du lesbianisme de celles qui enfermées dans un harem n’ont pas accès à d’autres hommes que leur époux commun. L’auteur du Kamasutra va même plus loin en faisant entendre, ici et là, la voix des femmes au nombre des subalternes et des éternelles perdantes de la société indienne de son époque. Pour autant il ne consent pas à abolir les privilèges des hommes de tout temps porteurs de la parole légitime et libres de poursuivre de leurs assiduités toutes femmes qu’ils désirent avec une rudesse inversement proportionnelle à leur statut social. 

Les positions sexuelles, fantasme occidental.

La deuxième partie du Kamasutra consacrée aux pratiques sexuelles débute par une classification des types de partenaires suivant la taille de leurs organes sexuels, de leur endurance et de leur tempérament. Les hommes pouvant s’assimiler à des étalons, des taureaux ou des lièvres, les femmes à des éléphantes, des juments ou des hases. Contrairement à ce qui est communément admis de nos jours, la taille des organes sexuels est élément de désir et de jouissance, le Kamasutra notant qu’il est préférable que ceux de l’homme soient bien proportionnés, la femme étant « large par nature ». La durée et l’intensité des rapports viennent compléter ce triptyque cher à Vâtsyâyana qui reconnaît humblement la supériorité du désir féminin, huit fois plus puissant que le désir masculin, et l’incapacité naturelle de l’homme à le satisfaire. La question de l’orgasme féminin et celle de la déficience sexuelle masculine sont donc, si ce n’est au centre du Kamasutra, prises en considération de façon ostensible, lucide et novatrice. Pour y répondre, Vâtsyâyana vante le mérite de certaines postures, des techniques de contraction vaginales et/ou l’utilisation d’aphrodisiaques. 

Suivant ces considérations sur la morphologie des organes sexuels, la durée et l’intensité des rapports, en viennent d’autres sur l’art d’embrasser, de griffer, de mordre et enfin les positions pour lesquelles le Kamasutra s’est rendu célèbre en Occident. Comme le souligne Frédéric Boyer, qui a proposé une nouvelle traduction du texte, les 64 positions sont évoquées, mais jamais données précisément, ce sont des descriptions parfois amusantes, parfois empruntant à la métaphore animale et végétale ou des gestuelles relevant de la danse.


Dans sa version originale, le Kamasutra semblait être dépourvu d’illustrations. Ce ne serait que tardivement et pour des raisons de vulgarisation de l’œuvre, que les enluminures seraient apparues. Ce sont pourtant ces annexes graphiques tardives rajoutées au texte original qui ont enflammé l’esprit des Occidentaux. Malheureusement, pourrait-on dire, car en focalisant sur l’anecdotique, ils sont passés à côté de l’essentiel de l’enseignement du Kamasutra. D’un érotisme empreint de spiritualité s’inscrivant dans un parcours de vie, ils n’ont retenu que sa facette sexuelle. Pire, leurs reproductions contemporaines des vignettes, expurgées d’un décorum raffiné censé rendre graphiquement une conception subtile de l’érotisme, ont accentué la focale sur l’aspect bassement mécanique de la relation sexuelle. Ce processus réducteur est symptomatique de nos sociétés qui veulent consommer du sexe, espérant en retirer le maximum de bénéfices avec le minimum d’investissement. 

Enfin, comme le relève l’exégète Frédéric Boyer, le Kamasutra pose la question de la connaissance possible du plaisir et du contrôle par la parole de nos jouissances et désirs pour ne pas être emporté « exactement comme un cheval fou » par la roue du plaisir jusqu’à la destruction. 

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