Sphère émotionnelle

Le nu masculin, la face oubliée du nu artistique

Le nu masculin, la face oubliée du nu artistique

Le corps de l'homme nu, entre idéal et fantasme.

À l'évocation du nu artistique, la plupart d’entre nous pensera spontanément "nus féminins". Rien d’étonnant tant la production dans le domaine a été surabondante depuis un bon siècle et demi. Cependant si le nu masculin ne retient pas l’attention des foules contemporaines, il n’en demeure pas moins un style qui a traversé et marqué de son empreinte l’ensemble de l’histoire de l’art. Cet article n’a pas pour intention d’examiner de façon exhaustive un sujet qui mériterait plus qu’une simple chronique. Cela dit, nous reviendrons sur cette thématique complexe, en ciblant des époques et/ou des artistes précis.


L'homme nu de Lascaux.

La première représentation connue d’un homme nu se trouve dans l’endroit le moins accessible et le plus secret de la grotte de Lascaux. Réalisée en quelques traits rudimentaires contrastant avec la qualité graphique des autres dessins, elle revêt une valeur plus symbolique qu’esthétique. Cependant un détail lui confère une place particulière dans l’histoire de l'art : l'exhibition d’un pénis en érection. Car le fait sera exceptionnel et hormis quelques statues de Priape ou de Satyres ithyphalliques, le phallus brillera par son absence artistique tout au long de l'histoire.


Satyre ithyphallique.

Très clairement, ce sont les grecs qui offriront au regard les premières représentations idéalisées du corps masculin s’inscrivant dans une volonté d’incarner le concept du beau que Platon définira comme la recherche de l’harmonie totale. Ainsi le sculpteur Polycète créera le premier canon de la beauté masculine, le Doryphore, statue aux proportions minutieusement calculées.


Le Doryphore de Polycète.

Au prétexte qu'une forme d'homosexualité était tolérée en Grèce, il est trop souvent entendu que l'idéalisation du nu masculin avait un dessein homo-érotique. Or à cette époque, la nudité était omniprésente : aux bains publics, au cours des processions religieuses ou dans la pratique du sport et les dieux eux-mêmes étaient représentés dans le plus simple appareil. De surcroît, l'exhibition de pénis aux dimensions sciemment réduites avait une fonction symbolique : mettre en évidence la capacité de l’homme éduqué à contenir ses pulsions sexuelles. Il est de ce fait assez peu plausible que les sculpteurs aient voulu à la fois vanter la continence et stimuler l’appétit sexuel. Plus objectivement, le nu masculin grec révèle par la métaphore les belles valeurs morales dont les hommes doivent être les garants, concept qui sera exploité à nouveau lors de la Renaissance puis de la période néo-classiciste. 


Zeus ou Poseidon. Bronze attribué à Kalamis, vers 460 av. J-C.

Avec l’avènement du christianisme, le nu devient ambigu. À la fois symbole de la pureté d’Adam et de l’obscénité de la faute originelle : « Et les yeux de tous furent ouverts ; ils connurent qu’ils étaient nus et ils cousirent ensemble des feuilles de figuiers, et s’en firent des ceintures. » À noter que dans de rares exemples ayant dessein de mettre en évidence l’humanité du Christ, le Sauveur est représenté entièrement nu.


Crucifix de Santo Spirito. 1492. Michel-Ange.

À partir du XIIIème siècle et pendant toute la Renaissance, la prise de conscience de ce que l’Antiquité avait produit d’éminemment remarquable, tant en matière de philosophie, de littérature, de sciences que d’art, va impulser un enthousiasme pour la perfection que les anciens avaient atteinte, ainsi qu'en témoignent le sublime Hercule Farnèse et le Groupe du Laocoon.


L'Hercule Farnèse, attribué à Lysippe. 400 av. J-C.


Groupe de Laocoon. Agésandros, Polydoros et Athénodoros.  200-100 av. J-C.


David. Michel-Ange. 1501-1504.

Au-delà de son objectif esthétique, la perfection du corps masculin tend à rendre compte des hautes valeurs morales qui doivent fonder les sociétés, idée qui tombera en désuétude durant les périodes maniéristes et baroques (plus inspirées par l’incarnation de la sensualité et de l’insouciance hédoniste ), mais qui reviendra en force à partir de la seconde moitié du XVIIIème. Au siècle des Lumières, la référence renouvelée aux héros de la mythologie classique tente de ressourcer l’idéal de noblesse et droiture de l’âme que le XVIIème avait corrompu. Le corps masculin sublimé est vecteur de l’exemplum virtutis, le nu héroïque l’incarnation du vrai, du beau et du bien.


Thésée combattant le Minotaure. Etienne-Jules Ramey. 1827.

L’exaltation de la masculinité virile est par ailleurs symptomatique d’une défiance à l’égard de la gent féminine que philosophes et moralistes tiennent pour responsable de la décadence du siècle libertin, d’aucuns affirmant que la civilisation antique a touché à la perfection pour la seule raison qu’elle fut dominée par des forces simples et viriles. Paradoxalement, le nu masculin va sensiblement se féminiser vers la fin du XVIIIème ce qui pour Xavier Rey, ex-conservateur du Musée d’Orsay, est la conséquence d’une recherche excessive de la grâce. 


Jean-Baptiste Frédéric Desmarais. Le Berger Pâris. 1756-1813.

Les années 1800 vont voir le retour du nu féminin au premier plan de la scène artistique reléguant son homologue masculin au rang de genre annexe. Pour autant le corps masculin continue d’être célébré, mais les intentions artistiques ne sont plus celles du siècle précédent. La nudité de l’homme se départit de sa fonction propagandiste, et qu’ils soient guidés par l’expression des états d’âmes ou la mise à nu de la vérité humaine, les artistes ne sont plus assujettis à la promotion d’une quelconque moralité politique, ils redeviennent subversifs, contestataires, animés d’une volonté de perturber la bien-pensance. L’homme sensuel, l’homme fragile, l’homme ventripotent, s’exposent à la vue de tous. 


Balzac par Rodin. Étude. 1892.


L'Âge d'airain. Rodin. 1877.

Le XXème siècle, affranchi de tout rapport à la bienséance, de la sujétion aux pouvoirs politiques et de l’essor de la photographie, va libérer le corps masculin de la censure imposée par la décence, corps qui désormais s’offrira aux amateurs d’émotions érotiques.


Garçon de dos. Herbert List.

Toutefois, comme l’a souligné Gene Thornton dans le New-York Times : « Lorsque le corps dévêtu est celui d’un homme, on comprend mieux l’intérêt de notre bonne vieille pudeur. On ne peut nier que le corps de l’homme puisse être sexuellement attirant pour une femme, ainsi que pour quelques hommes. On ne peut nier non plus que le nu masculin occupe une place traditionnelle et honorable dans l’histoire de l’art. Néanmoins, il y a quelque chose de déconcertant dans la vue d’un corps d’homme présenté comme objet sexuel. » Mais que l’on ne s’y trompe pas, la nudité n’a pas pour seul objectif de satisfaire les regards lubriques. Alors qu’il avait servi la promotion d’idéaux devant présider à la bonne moralité des sociétés, dans le dernier siècle du millénaire, le nu masculin s’imposera comme outil de contestation de la morale bourgeoise et de la répression sociale de l’homosexualité.


Douche. Boris Ignatovitch. 1932.


Kyle and Laine Carson, Golden Beach. Bruce Weber. 2000.

Cependant, il serait incorrect de réduire le nu à cette seule finalité. Au tournant du nouveau millénaire, la crise de la masculinité va ouvrir un autre chapitre dans l’histoire du nu masculin. Le nu idéal, héroïque, cède la place au nu imparfait exprimant le mal-être qui s’empare d’une grande partie de la gent masculine.


Naked Man on Bed. Lucian Freud. 1989.

L’homme désabusé, désorienté, en quête d’une nouvelle identité, inspire une approche pragmatique et in fine plus subtile de sa condition. L’homme hypothétique des anciens, monolithique et infaillible, n’était qu’un fantasme, un concept absurde qui a produit deux millénaires de malentendus.


Behold the man. Grzegorz Gwiazda.  2009.

Pour avancer avec son temps, l’homme moderne ne peut s’exempter de se livrer à un périlleux exercice d’équilibriste, mais s’il en réchappe, il pourra alors contempler ces siècles de mystification avec la jubilation de s’être débarrassé d’un carcan et d'avoir recouvré la liberté d’être simplement humain.


Cyclist. Grzegorz Gwiazda. 2013. 


Volador. Grzegorz Gwiazda. 2014.



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