Sphère émotionnelle

Le sigisbée

Le sigisbée

Le sigisbée, chevalier servant de Madame

Nous évoquions, lors de notre réflexion sur le polyamour, une étude menée par Blumstein et Schwartz (1983, cité dans Rubin et Adams, 1986) révélant que sur un échantillon de 3 574 couples mariés, 15 à 28% avaient "une compréhension qui permet la non-monogamie dans certaines circonstances". Les circonstances en question n'ayant pas été précisées, nous supposons qu'elles relèvent d'arrangements et compromis divers comme par exemple, ceux pour Madame consistant à fermer les yeux sur les aventures de Monsieur dans le but de préserver la cellule familiale et/ou son niveau de vie. Nous pouvons également envisager que Monsieur tolère les écarts de Madame en raison de ses absences prolongées durant lesquelles il s'accorde lui-même quelques douceurs extra-conjugales. Quoi qu'il en soit, cette compréhension s'entend surtout du point de vue individualiste, en tant qu'on ne concède rien à l'autre dont on ne tire soi-même quelques bénéfices. 

Nous avions relevé cette composante de l'étude dans le cadre du thème traitant du polyamour, qui n'a pas été sans nous évoquer le sigisbéisme, coutume ancrée au cœur de la Noblesse italienne du XVIIIème siècle et que d'aucuns nommaient "Le mariage à trois". 

Le sigisbée ou galant, ou encore chevalier servant (cavalierii serventi), était généralement un homme célibataire qui accompagnait officiellement et ouvertement une femme mariée.

Il était un jeune homme faisant office de compagnon attitré de l'épouse d'un noble pour se rendre à la messe, à des spectacles, participer à des dîners et lui tenir compagnie en l'absence de son mari. Le sigisbée n'était donc pas l'amant, ce en quoi le sigisbéisme se distinguait très nettement de la liaison adultère. Cependant cette coutume scandalisait car même si elle revêtait un caractère institutionnel elle représentait une nouvelle source de corruption de la morale.

Le sigisbéisme subit donc un net recul à la suite de l'introduction en Italie des idées de la Révolution française, dont l'un des principes fondamentaux inscrit dans la constitution de 1795 était "Nul n'est bon citoyen s'il n'est bon fils, bon ami, bon époux". On lisait également dans un journal d'instruction publique :

C'est une chose indigne de la condition d'homme libre que d'adorer une femme comme une divinité, de s'avilir auprès d'elle dans les fonctions les plus indignes et de perdre les journées à ses côtés comme un eunuque du sérail.

L'auteur incitait les femmes à sortir de chez elles, non plus accompagnées, mais simplement drapées de leur "modeste attitude". Finalement, les patriotes du Risorgimento1 condamnèrent cette pratique et y mirent un terme, notamment en raison de la précarisation de la fidélité conjugale et par extension, de la légitimité des filiations car en effet, nombre de bâtards naquirent du sigisbéisme. Les règles établies étaient pourtant strictes et s'il était caractérisé par une cour empressée, le sigisbéisme était surtout une forme d'amour platonique excluant, en théorie, l'adultère. Lors du choix du sigisbée, qui devait plaire tant au mari qu'à l'épouse, les conventions "d'embauche et de service" étaient très précisément définies par les parents et les jeunes mariés eux-mêmes. En dépit de l'absence de documents originaux, certaines Mémoires révèlent toutefois l'existence de véritables contrats écrits comportant par ailleurs certains alinéas pour le moins burlesques. Parfois même le sigisbée était mentionné dans le contrat de mariage des époux.

De prime abord, nous pourrions nous étonner de l'apparente modernité d'une pratique intégrée aux mœurs italiennes durant plus d'un siècle, consistant à permettre à une femme mariée - et de façon légitime - de jouir de la compagnie intellectuelle, voire sensuelle, d'un autre homme en l'absence de son mari. Et si l'on considère la nature des mariages, souvent arrangée, l'écart d'âge parfois significatif entre les époux, alors que de très jeunes femmes étaient promises à des hommes d'un âge avancé, on ne peut qu'y voir pour celles-ci une sorte de compensation. Rappelons qu'en ces temps, le taux de mortalité des femmes était important, notamment lors des accouchements. Il était donc courant que des veufs quinquagénaires épousent en seconde ou troisième noce, des femmes de vingt ans et parfois plus jeunes, les plus âgées étant le plus souvent déjà mariées. 

Le sigisbéisme était même toléré par l'Église, dont certains membres comme l'abbé libre penseur Giuseppe Compagnoni iront jusqu'à le considérer comme l'une des plus fortes relations sociales, lui attribuant à la fois la paix tranquille régnant en Italie et la considération, les égards, les secours mutuels que les familles et les citoyens échangent entre eux. Mais cette mansuétude de l'Église n'était sans doute pas étrangère au fait que les sigisbées étaient souvent des abbés, prêtres ou évêques, leurs revenus ecclésiastiques comme souvent la noblesse de leurs origines leur permettant de tenir leur rang auprès des dames. Ils portaient parfois le nom "d'accompagnateurs" et pouvaient être plusieurs au service d'une même épouse, en prévision de possibles absences dues aux obligations de leur ministère. 

Pourrions-nous voir dans le sigisbéisme une esquisse d'émancipation des femmes ordinairement cantonnées à leur rôle d'épouse, mère et maîtresse de maison ? De ce qui pourrait apparaître comme une faveur spéciale accordée par de magnanimes gentilshommes, nous occulterions presque naïvement la contrepartie. Parce que le "galanteo" (galant)  n'est pas seulement l'homme de compagnie attitré des dames de la haute société, il peut aussi assumer un rôle de garde du corps, garantissant l'ordre et accessoirement, exerçant le contrôle sur l'épouse. En bien des points, sa présence pouvait être souhaitée par le mari qui lui accordait parfois un espace privé (chambre, appartement) dans l'enceinte même du domaine, voire du foyer bien qu'en règle générale il n'y logeait pas. Le sigisbée servait dans ce cas de "duègne", amant attitré empêchant tout autre prétendant d'approcher la dame. Autant dire que toute relative était la liberté de celle-ci, bien que cette coutume apportât une certaine douceur aux conditions de vie austères de femmes dont les moindres mouvements étaient étroitement surveillés. "À preuve, les maris tenaient leurs épouses dans une telle réserve que toutes les pièces qui conduisaient aux chambres où elles résidaient restaient toujours ouvertes, avec des serviteurs dans les salles puis dans l'antichambre à monter la garde."

Mais le rôle du sigisbée pouvait aller au-delà de celui consistant à faire la conversation, accompagner Madame en tous ses déplacements ou même la satisfaire en d'autres domaines plus intimes.

Lorsqu'il était très apprécié du couple, il pouvait parfois jouer un rôle de médiateur, de conseiller conjugal et se charger de l'éducation des enfants, notamment celle des garçons. En l'absence parfois prolongée du père, il faisait office de figure paternelle remplaçante. Il pouvait même contribuer à placer les jeunes hommes dans les milieux nobles et financiers. D'autre part, il arrivait également que le sigisbée ecclésiastique organise et facilite les alliances familiales. Même au cœur des campagnes et des milieux populaires, le sigisbéisme fut imité. L'on parlait alors de "compères ou commères". En France, leurs semblables étaient surnommés "les petits maîtres". 

La Révolution aidant, peu à peu les mœurs se mirent à changer. Les éminents auteurs de la littérature française réaffirmèrent bientôt les grands principes moraux institués par la "vraie république". Montesquieu, raillait ainsi le sigisbéisme : "C'est la chose la plus ridicule qu'un sot peuple ait pu inventer : ce sont des amoureux sans espérance, des victimes qui sacrifient leur liberté à la dame qu'ils ont choisie. Enfin, après les chevaliers errants, il n'y a rien de si sot qu'un sigisbée." Rousseau, Maupassant, Stendhal, tous contribuèrent à la restauration de préceptes matrimoniaux rigoristes excluant la légèreté libertine, aboutissant peu à peu à la fin des sigisbées. Ainsi, l'Italie revint progressivement à des mœurs jugées plus décentes, plus sobres et plus rigides, en un mot, plus "républicaines". 


1 - Le Risorgimento (de risorgere : resurgir) répond, dans le domaine national italien, au Rinascimento, la Renaissance culturelle du XVIe siècle.
2 - Les sigisbées. Comment l'italie inventa le mariage à trois. Roberto Bizzocchi


Références :

  • Une pratique italienne du XVIIIe siècle : le sigisbée par Roberto Bizzocchi
  • La vie privée à Venise depuis les premiers temps jusqu'à la chute de la République, par P. G. Molmenti
  • e-venise.com

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