Sphère émotionnelle

Pieds bandés, un millénaire de torture

Pieds bandés, un millénaire de torture

Pieds bandés, un millénaire de torture

"Une paire de pieds bandés, une cuve de larmes" (Proverbe chinois.)

Le pied des femmes fascine les hommes, érotiquement parlant, au point où certains lui vouent une admiration telle qu’il acquiert le statut de fétiche. Le fétichisme du pied n’est pas une nouveauté, une fantaisie érotique des temps modernes, et l’histoire nous montre que dans nombre de sociétés le pied a été l’objet d’une attention masculine particulièrement poussée. Le cas le plus emblématique de cette fascination vient de Chine où pendant un millénaire les femmes ont subi la pratique mutilante des pieds bandés pour séduire les hommes et se faire une place dans la société. 


Le bandage du pied, techniques et conséquences.

Le bandage avait pour but d’atrophier le pied afin qu’il puisse, à l’âge adulte, être chaussés de petits souliers ne dépassant pas 3 pouces (7,62 cm) de long pour être honoré du titre suprême de « pied de lotus d’or » ou 4 pouces (10,16 cm) pour obtenir l’accessit « pied de lotus d’argent ». On ne se sait si l’appellation lotus fut motivée par la forme transformée du pied, soit une certaine ressemblance avec celle allongée et bombée du bouton de la fleur éponyme, ou par une des légendes liées à l’origine de la pratique, se référant à une courtisane ayant dansé pieds bandés sur une fleur de lotus, à la demande de l’Empereur Li Yu.


Pieds de Lotus d'or de trois pouces.

Le processus du bandage, terme euphémique qui ne reflète en rien la cruelle réalité de l’opération, débutait entre le sixième et neuvième anniversaire de la petite fille et s’étalait sur deux ans environ. On estimait que l’hiver était la meilleure saison pour ce faire, le froid permettant d’atténuer les douleurs et les risques d’infection. Bien que chaque province ait développé ses propres techniques amendées des petits secrets de chaque famille, l’opération comportait des éléments récurrents. 

Certainement parce qu’il s’apparente à un rite de passage, le bandage initial se déroule un jour faste sous la protection de la déesse Guanyin et donne lieu à une grande cérémonie familiale. Ce jour-là, la fillette sort du monde insouciant de l’enfance pour être intronisée avec brutalité dans celui des femmes. Généralement confiée aux « bons soins » de la mère, la mutilation du pied est soigneusement planifiée. Dans un premier temps, afin d’être nettoyé et assoupli, chaque pied est trempé dans de l’eau très chaude ou du sang animal mêlés d’herbes médicinales, puis vigoureusement massé. On prend soin d’enlever les peaux mortes et de couper les ongles. Cette opération accomplie, les orteils, à l’exception de l’hallux (gros orteil), sont bandés repliés sur la plante du pied en direction du calcanéum. Enfin, on place les pieds ainsi gainés dans des chaussures ad hoc avec lesquelles la fillette doit faire ses premiers pas. Souvent elle succombe à la douleur et n’y parvient qu’après de nombreuses tentatives. Dans « Aching for beauty » l’écrivaine Wang Ping reprend un témoignage paru dans un livre chinois des années 30 : « À six ans, ma mère commença à me bander les pieds. Marcher devint une torture. La nuit, mes pieds devenaient fiévreux, comme s’ils étaient en feu. Je suppliai ma mère de desserrer mes bandages mais tout ce que j’obtins fut d’être sévèrement réprimandée… »


À la suite de plusieurs mois de bandages successifs, la flexion des orteils est devenue définitive. Pour rendre le pied encore plus « élégant », donc plus petit, la mère a la possibilité de recourir à un autre procédé. Le docteur en médecine Jean-Jacques Matignon attaché à légation de France à Pékin le décrit en détail dans son livre Superstition, crime et misère en Chine (1899) : « Lorsque le premier degré est bien établi, que la flexion des orteils est devenue permanente, on commence à exercer un massage énergique, puis on place, sous la face plantaire, un morceau de métal de forme cylindrique et d’un volume proportionné à celui du pied. La mère, appuyant son genou sur la face intérieure du demi-cylindre de métal, saisit d’une main le calcanéum, de l’autre la partie antérieure du pied de l’enfant et s’efforce de le plier. On dit que dans ses efforts elle produit quelques fois une fracture de l’os du tarse, que si elle n’y parvient pas elle frappe avec un caillou sur la face dorsale jusqu’à ce que la lésion se produise. » Par cette fracture transversale, on cherche à rapprocher ostensiblement le métatarse du talon et à réduire la distance entre ce dernier et la pointe du gros orteil. Fracturé de la sorte, le pied sous la contrainte de nouveaux bandages va prendre la forme d’un arc de cercle et se raccourcir de moitié. À ce stade, le tarse ne forme plus un angle de 120° par rapport au tibia, mais le prolonge, le calcanéum s’est redressé et la voute plantaire a disparu au profit d’un espace ressemblant à une fissure entre le talon et les métatarsiens. Une pièce de monnaie doit pouvoir se loger parfaitement dans cette fente pour attester de la réussite de l’opération. 


La fissure dans laquelle doit se loger une pièce de monnaie.

Compte tenu de la compression imposée par des bandages, jour après jour de plus en plus serrés, il n’est pas rare que les orteils cassent et/ou se nécrosent et finissent pas se détacher du pied. Aussi terrible que la chose puisse paraître, on estime qu’elle est un mal pour un bien, la perte des orteils permettant d’obtenir un pied encore plus petit. Pour accélérer l’effet nécrose il est d’usage de créer des blessures en plaçant des bouts de verre ou de porcelaine entre les bandes. Les cas de septicémie et de gangrène ne sont pas exceptionnels et quelques 10% des fillettes y succombent. 


Tout au long du processus les bandages sont renouvelés, si possible tous les jours, les pieds désinfectés avec de l’alcool de sorgho et placés dans des chaussures pointues dont on réduit la taille régulièrement jusqu’à obtention du résultat désiré. Car du résultat dépendra le sort social de la jeune fille, tel que le montre cet autre extrait du livre de Wang Ping : « À onze ans, mes pieds étaient minces, petits et arqués, longs d’environ 4 pouces et demi. Un jour, je viens avec ma mère à la fête d’anniversaire de ma grand-mère maternelle. Parmi les invités, il y avait deux filles de mon âge […] Leurs pieds étaient minuscules, plus petits que des mains, enveloppés dans des chaussures brodées écarlates. Tout le monde les admirait. Mon oncle s’est tourné vers moi en riant : « Regarde leurs pieds, si petits et si droits. Quel respect ils inspirent ! Regarde les tiens, si gros et si gras. Qui va vouloir t’épouser ? » 

Dans la deuxième partie de cet article, nous nous intéresserons aux légendes et théories affiliées à l'origine de la coutume des pieds bandés ainsi qu'a sa dimension érogène.


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