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Dysmorphophobie, le miroir déformant

Dysmorphophobie, le miroir déformant

Un trouble psychiatrique qui prend racine dans l'adolescence.

Il n’est pas rare qu’à l’adolescence, filles et garçons se trouvent terriblement angoissés par leur apparence physique. Période trouble de la vie, l’adolescence se prête à bien des questionnements et transformations. Le rapport à autrui évolue et la séduction devient un outil de socialisation. À cet âge, ne pas plaire c’est assurément se retrouver sur le banc des laissés pour compte. Pour ne pas être frappés d’ostracisme, les adolescents prennent donc un soin démesuré à se conformer aux normes et modes du moment, et ce d'autant plus que l’influence des médias accentue leur propension à l’auto-évaluation et à la comparaison. Compte tenu de l’irréalité des modèles mis en avant, ils peuvent tous se trouver des motifs d’insatisfaction corporelle. Si la plupart arrivent à dominer leurs angoisses et faire la part des choses, pour d’autres la notion d’imperfection prend des allures de cauchemar et accapare toute leur attention au point où le moindre défaut, ou supposé tel, contamine négativement la perception globale de leur corporalité.

Claire à 16 ans elle ne supporte plus son acné et une cicatrice qu’elle a sur le front depuis sa petite enfance. Ses imperfections la hantent à tel point qu'elle se laisse sombrer dans une spirale de désocialisation. Elle s’enferme dans sa chambre quand elle n’a pas cours, passe des journées entières devant le miroir à contempler l’horreur de ses disgrâces physiques et questionne sans relâche ses parents quant à son apparence. Le vrai problème de Claire est qu’il n’y a pas de problème. Son hideuse cicatrice frontale n’est pas plus visible que ne l’est son acné. Cependant personne n’est en mesure de la rassurer, ni ses parents, ni ses amies, ni même le dermatologue qui la suit. Elle a pris l’habitude de se tartiner de fond de teint et coiffe ses longs cheveux de manière à ce qu’ils recouvrent la quasi intégralité de son visage. Elle s’abstient de porter des vêtements trop colorés pour éviter d’attirer les regards, persuadée qu’elle ne peut susciter que moquerie et médisance. Jusqu’à lors Claire était une brillante lycéenne, mais depuis une année et l’apparition de ses anxiétés, elle multiplie les absences en cours et passe plus de temps devant la glace, à parcourir les sites web qui recensent les meilleures techniques d’effacement des cicatrices et de traitement de l’acné, qu’à étudier. Son seul objectif est de rencontrer le dermato ou le chirurgien esthétique qui pourra la débarrasser définitivement de ses imperfections. Claire souffre de dysmorphophobie. 

La dysmorphie est le terme médical utilisé pour désigner l’anomalie d’un organe ou d’une partie du corps. La dysmorphophobie, ou trouble de dysmorphie corporelle, est un trouble obsessionnel du comportement caractérisé par une fixation toxique sur un défaut physique minime ou imaginaire. La dysmorphophobie apparaît entre 15 et 30 ans et touche plus les femmes que les hommes. Débutant à l’adolescence elle persiste à l’âge adulte dans 75% des cas. Si l’émergence du trouble est généralement progressive, on note qu’elle est fulgurante pour 25% des concernés. Selon la cinquième édition du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), 7-8% des patients qui consultent un chirurgien esthétique sont atteints de dysmorphophobie. Cependant, ces pourcentages ne pourraient représenter que la partie émergée de l’iceberg.

Reconnaître un cas de dysmorphophobie.

Typiquement, les patients qui souffrent de ce trouble rapportent des inquiétudes irrationnelles et démesurées quant à leur apparence physique. Obnubilés par leurs présumés défauts, ils en arrivent à manifester un profond désintérêt pour les autres aspects de la vie. Ainsi les questions de travail, de famille et même de santé n’ont plus la primeur de leurs préoccupations qui se centrent sur un contrôle permanent de leur physionomie. L’impression persistante d’être moche et peu séduisant envahit leurs mécanismes de pensées et rien ne saurait les rassurer et encore moins de les convaincre que leur(s) imperfection(s) ne sont que des vues de l’esprit. Ces personnes sont naturellement portées sur les comparaisons avec autrui qu’elles trouvent toujours plus attrayantes qu’elles-mêmes. De fait, elles ont tendance à fuir les rassemblements publics et lorsqu’elles ne peuvent y échapper elles ont le sentiment d’être continuellement observées et moquées. En conséquence elles préfèreront rester confinées chez elles pour se soustraire au regard des autres quand bien même cela nuirait à leurs études, leur carrière professionnelles et leur vie sentimentale. On estime que 20% d’entre elles n’ont pas d’emploi et 55% ne sont pas mariées. De plus il a été établi que 80% des dysmorphophobiques développent des idéations suicidaires. 

Le trouble de dysmorphophobie n’est pas spécialement difficile à établir. En tout état de cause le défaut mis en avant par le patient doit être imaginaire ou très peu visible. Le trouble ne s’applique donc pas aux personnes portant une réelle imperfection physique. De même les inquiétudes relatives au poids sont plus généralement attribuables à un trouble du comportement alimentaire (boulimie, anorexie, hyperphagie). Dans la même idée la dépression ou la psychose qui altèrent le jugement et la perception sont susceptibles de produire des effets similaires à la dysmorphophobie. 

Pourquoi devient-on dysmorphophobique ?

Autant de tourments pour des imperfections imperceptibles voire inexistantes questionnent les professionnels de santé. Pourquoi l’apparence physique est-elle si importante chez les sujets dysmorphophobiques ? Les psychanalystes pensent que mettre (à tort) une focale négative sur une partie du corps reflète l’existence d’un conflit émotionnel non résolu. Pour les théoriciens qui travaillent sur l’interaction entre les faits psychologiques et sociaux, notre conception du beau, qui repose sur des facteurs socio-culturels de plus en plus stricts et stéréotypés, ne s’accorde qu’avec une infime fraction de la population. Si la majeure partie d’entre nous a suffisamment d’estime de soi et de confiance pour relativiser, les personnes dysmorphophobiques n’y parviennent pas et sont en proie à l’anxiété dès lors qu’elles s’étalonnent sur les standards de beauté imposés par les médias. Il semble que s’opère chez elles une confusion entre la beauté et l’acceptabilité sociale qui se traduit par la certitude que les personnes peu séduisantes sont rejetées quoiqu’il en soit. Du point du vue des sciences biologiques et du DSM-5 la dysmorphophobie serait à ranger dans la catégorie des troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Une autre hypothèse, s’appuyant sur des études cliniques, met en avant que la propension des personnes atteintes de dysmorphophobie à focaliser sur des détails de leur apparence est la conséquence d’une impossibilité à percevoir le corps dans sa globalité. En cause, une hyperactivité des régions cérébrales spécialisées dans le processus de vision locale et une hypoactivité des aires visuelles primaires et secondaires impliquées dans le processus de la vision globale. Il est aussi suggéré que les enfants victimes de persécutions mentales et/ou physiques ont plus de probabilités d’être touchés par la dysmorphophobie, comme peuvent l’être certaines personnes victimes de déception amoureuse et celles élevées dans un contexte familial où l’apparence physique a plus d’importance qu’elle ne le devrait. 

Bien que nombreuses hypothèses tentent de rendre compte des causes de la dysmorphophobie, il faut souligner que ce trouble n’est au final que très peu étudié. La raison principale tient au fait que les patients en souffrance ne consultent que rarement les psychologues et psychiatres, préférant s’en remettre aux bons soins des dermatologues, des esthéticiennes ou des chirurgiens esthétiques. 

La vision du DSM-5.

Selon le DSM-5 la dysmorphophobie est à ranger dans la catégorie des TOC et se définit selon les critères suivants.

   A. Le sujet manifeste une préoccupation pour un ou plusieurs supposés défauts ou malformations dans son apparence physique qui ne sont pas ou peu perceptibles par autrui. 

   B. L’individu manifeste des comportements répétitifs, passages répétés devant le miroir, ablutions excessives, grattages ou érosions de la peau pour faire disparaître de petites imperfections (acné excorié), recherche constante de réponses quant à leur apparence.

   C. Les préoccupations physionomiques de l’individu induisent une détresse cliniquement significative ou un dysfonctionnement dans les activités sociales, professionnelles et sentimentales.

   D. Les préoccupations de l’individu quant à son poids ou sa masse graisseuse ne sont pas mieux expliqués pas les critères définissant les troubles d’anorexie ou de boulimie.

Le DSM-5 apporte quelques précisions notamment au sujet de la dysmorphophobie associée à la musculature qui concerne les individus cherchant à obtenir, par tous moyens et parfois au détriment de leur santé, un corps de plus en plus musclé. Et toujours selon le DSM-5 il serait bon de distinguer :

  • Les individus avec un bon « insight » qui reconnaissent que le défaut en question n’existe pas.
  • Les individus avec un « insight » pauvre qui pensent que le défaut est potentiellement réel, mais qui acceptent l’idée qu’ils puissent être sujets d’un trouble de la perception de leur personne.
  • Les individus avec un « insight » absent qui sont convaincus que leur ou leurs défauts sont réels.

Le trouble de dysmorphie corporelle peut s’attacher à une partie précise du corps, le nez, le menton, la poitrine, les mollets, les fesses, la peau, les parties génitales, etc. ou être diffus, non spécifié. Il est important d’ajouter qu’un déplacement du pseudo-problème peut s’opérer dans le temps. Par exemple pour les hommes souffrant de dysmorphophobie liée à la musculature, le problème peut migrer des pectoraux aux biceps puis aux cuisses etc. Par ailleurs le même processus mental semble guider les individus recourant à la chirurgie esthétique dans l’espoir d’obtenir une apparence parfaite et qui s’engagent dans une quête stérile de transformations physiques. 

Soigner la dysmorphophobie.

Une personne atteinte de dysmorphophobie aura pour premier réflexe de consulter un dermatologue, un chirurgien esthétique ou tout autre praticien susceptible de faire disparaître son imperfection. Malheureusement la solution ne se trouve pas dans les mains des professionnels du bistouri ou des crèmes anti-acné, mais dans la tête du patient et le rôle de l’entourage sera ici déterminant dans la perspective d’une guérison. Face à un enfant, un ami, manifestant une inquiétude exagérée pour un petit défaut corporel, il devra veiller à prendre en considération la réalité de ses souffrances et faire montre de bienveillance. Toute autres attitudes pouvant aggraver le problème en l’enkystant plus profondément. Pour les praticiens toutes demandes de modification corporelle jugées inopportunes devraient les conduire à renvoyer le patient chez un psychologue ou psychiatre. On serait même tenté de dire que déontologiquement ils devraient refuser toute intervention chirurgicale avant que ledit patient n’ait consulté un spécialiste des troubles du comportement. Aider le dysmorphophobique à reconnaître la réalité de son trouble est certainement la première étape du traitement. Une fois la chose acquise, plusieurs solutions pourront lui être proposées. Les plus durables consistant à l'engager dans des psychothérapies ou des thérapies comportementales et cognitives. Les plus temporaires étant basées sur des prescriptions d’antidépresseurs, de la famille des inhibiteurs de la recapture de sérotonine, qui vont permettre d'atténuer ses montées d’anxiété.                                                                           

Pour tout renseignements sur les thérapies adaptées au trouble de dysmorphie corporelle, il est possible de contacter l'AFTCC, Association Française de Thérapie Comportementale et Cognitive.

Pour une autre approche du corps.

Le trouble de dysmorphie n’étant sérieusement étudié que depuis peu, il est difficile de dire si les sociétés modernes comptent plus de dysmorphophobiques que les anciennes. Toutefois, il n’est pas absurde de prétendre que l’influence des médias, portant au pinacle des canons de beauté irréalistes et associant délibérément perfection physique et réussite socio-professionnelle, joue le rôle d’amplificateur des problématiques de perception altérée de la corporalité. Heureusement depuis une dizaine d’années un courant humaniste contestant les diktats des normes esthétiques repose les bases d’une conception saine et respectueuse de la diversité. A cet égard le travail de l’artiste Mari Katayama symbolise de façon exceptionnelle cette tendance en démontrant avec sensibilité et intelligence que la beauté de l’être humain dépasse les limites de son enveloppe corporelle.  

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