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Érotisme et transgression

Érotisme et transgression

L’épreuve de la transgression s’inscrit dans nos savoirs les plus anciens. 

Les mythologies, les religions, les tragédies regorgent de figures devenues les archétypes de l’infraction absolue et leurs fantômes ne cessent de hanter les mémoires. On peut citer Œdipe et sa transgression involontaire ou encore Prométhée, qui transgresse l’ordre divin en volant le feu sacré de l’Olympe, puis Pandore qui, en transgressant l’interdiction de Zeus, accable l’humanité de mille maux, ou encore l’ouverture de l’outre d’Eole, le massacre des bœufs du Soleil qui valent à Ulysse quelques mésaventures. Il en est de même des récits mésopotamiens rapportant l’affront de Gilgamesh et d’Enkidu fait à la déesse Ishtar, ou du meurtre du dieu Apsû par son descendant Ea.

Dans son acception étymologique, la transgression est le fait de passer outre, de franchir une limite, de contrevenir, de désobéir, d’enfreindre. La transgression est une infraction à la loi, à la construction sociale de la limite fondée sur des interdits universels intangibles : inceste, cannibalisme, meurtre, et des interdits culturels mouvants, des croyances propres à chaque peuple qui se réinventent au fil du temps. Cet ensemble de règles que l’homme s’impose en tant qu’être social dans un processus d’humanisation, constitue un surmoi censeur communautaire que chaque individu intériorise et amende de règles propres à son noyau familial. La transgression est donc un fait social total, comme le dit Marcel Mauss, une façon particulière pour l’homme d’éprouver ses frontières morales et son allégeance aux valeurs les plus fondamentales du groupe. 

La transgression naît de la naissance des interdits.

Elle reflète le combat de l’inconscient libertaire avec le surmoi censeur. Depuis le temps de la horde primitive, l’homme a cherché à s’opposer à la liberté du désir, à la maîtriser pour pouvoir s’y soustraire quand elle devient cause de destruction de la vie sociale. Dans l’esprit de Georges Bataille, l’homme est un animal qui refuse le donné naturel1 non par envie, mais par obligation. Il le transforme à l’aide d’outils moraux qu’il fabrique pour construire le monde humain. En s’éduquant il renie sa nature fondamentale d’animal libre et se refuse à donner entière satisfaction à ses besoins primaires que sa condition animale lui accordait sans réserve. Les interdits sont donc la négation de l’animalité de l’homme, de sa liberté absolue, de cette liberté sans interdits qui le rendait tout-puissant mais ne pouvait servir de socle à l’édification d’un projet politique. En se plaçant dans la perspective hégélienne d’une évolution de l’humanité, on pourrait dire que l’homme, à un certain moment de son histoire, a pris conscience de la nécessité des interdits et a pensé pouvoir accepter les contraintes qui en découlaient. Mais il n’a pu oublier ces temps immémoriaux de jouissance sans limite, cet état antérieur de liberté animale, totale. Il persiste donc en l’homme un état permanent de frustration qui trouve sa résolution dans la transgression.


Ricardo Cinalli. El Plato 

Pour vivre dans une société où les entraves à la liberté absolue sont vécues comme des agressions, générant des frustrations sources de violences internes, les hommes ont inventé la transgression rituelle dans une tentative désespérée de maintenir un monde viable. Ainsi en est-il des sacrifices humains, des prostituées sacrées, des orgies au temps des bacchanales qui entrent dans la vaste économie de la transgression. Aujourd’hui, les grandes fêtes carnavalesques, comme la Feria de Nîmes ou les fêtes de Pampelune, avec leurs excès de consommation d’alcool et de sexe fonctionnent comme des parenthèses transgressives durant lesquelles les comportements se déchaînent avant de rentrer dans l’ordre. Comme le rappelle Freud dans L’avenir d’une illusion, les interdits fondamentaux de l’inceste, du cannibalisme et du meurtre sont en relation avec des pulsions primitives qui renaissent avec chaque enfant mais que la condition culturelle de l’homme empêche et qui sont le noyau de l’hostilité contre la culture. Dès lors, il suffit qu’une chose soit interdite pour qu’elle en devienne désirable, non qu’elle le soit par la simple force de sa proscription mais parce que l’interdiction la signale comme objet de combat pour recouvrer la liberté absolue. 

On serait tenté de penser que l’abolition des interdits, offrant une liberté complète de penser et d’agir, peut ouvrir une porte sur des possibles vraiment créatifs quand, au contraire, les interdictions n’assigneraient à la liberté qu’une fonction bassement contestataire. Mais c’est bien l'inverse qui est vrai. Dans sa dimension exploratoire des lois, la transgression appelle de grandes ressources créatrices. La démarche artistique symbolise parfaitement ce que la transgression peut générer comme expérience de déséquilibre et de déconstruction. En cassant le dogme de la tonalité, Arnold Schönberg a ouvert la voie au dodécaphonisme, un nouveau champ d’exploration musical. Paul Cézanne, en outrepassant les codes qui régissaient l’espace pictural basé sur une simple imitation du réel, a donné naissance au cubisme et à l’art abstrait. De fait, on ne peut réduire le concept de transgression à une simple et seule acception moraliste proche de la violation et/ou de la profanation. Cependant, la transgression artistique a ceci de particulier qu’elle passe des limites pour en inventer d’autres. Elle est un processus d’auto-régénération des limites à franchir, elle ouvre le champ d'un infini transgressif. Ce n’est pas le cas de la transgression érotique qui, nous le verrons plus loin, est une finitude.

La transgression qui nous intéresse est en rapport avec le désir sexuel, l'érotisme et son exubérance.

Le désir sexuel est un mouvement naturel, un instinct porté par l’énergie sexuelle auquel l’homme social a imposé des restrictions et qui pousse à la transgression lorsque le but vers lequel il tend est rendu inaccessible. Il se commue alors en désir d'aller au-delà des limites. Ces limites qui empêchent deviennent l’objet même du désir. Transgresser, c’est en fin de compte se soumettre à l’épreuve dynamique du dépassement de la limite pour en retirer une jouissance cérébrale qui s’additionne à la jouissance physique. Dans son expérience de la cité politique, l’homme a accepté de nier la part animale de son histoire, il a renoncé à la liberté sexuelle sans bornes au profit d’une liberté encadrée par des interdits et des tabous. Toutefois, il a gardé dans sa mémoire génétique le souvenir des temps pas si lointains où les fils ne connaissaient pas même le nom de leur père, des temps de promiscuité sexuelle où son énergie libidinale se déchargeait de façon libre et anarchique, ne connaissant ni dieu ni maître. En inventant les interdits, l’homme a voulu combattre la tyrannie du désir, mais de cette bataille il en est sorti perdant car l'énergie sexuelle est une force vitale qui transcende toutes les tentatives de subordination. Elle a pu être endiguée, contrôlée, refoulée ou sublimée, mais jamais annihilée. 

Les interdits et tabous qui entravent la libre manifestation du désir sexuel ont induit un processus de compensation, hors du réel et purement virtuel : le fantasme. 

Le fantasme permet de faire disparaître le social restrictif au profit de l’intime en recherche de liberté absolue. Dans le fantasme, tous les tabous, lois et codes moraux volent en éclats, il n’est plus que l’homme face à son illusion de retrouver une liberté primitive, cette liberté qu’il rejette intellectuellement mais que son for intérieur réclame à cor et à cri. Les premières expériences sexuellement transgressives, nous les vivons virtuellement par le fantasme. Fondamentalement transgressif, le fantasme est l’endroit privilégié où la toute-puissance narcissique peut s’exprimer, l’endroit où nos désirs les plus sombres, les plus archaïques sont mis en scène, sublimés. Le fantasme exprime un érotisme d’une pureté absolue, transgressif à souhait et non pollué par la trivialité du réel. Mais si nous pouvons jouir de l’invraisemblable, de l’horreur, du sacrilège, dans une perspective fantasmatique, cette jouissance reste incomplète et nourrit la tentation d’un passage à l’acte. L’acte érotique concrétise cette tentation, la fait réalité, la rend palpable. Quand le fantasme joue avec le surmoi collectif, l’acte érotique tend à le détruire et en ce sens, on peut penser qu’il est violence et violation. 

La transgression est l’action par laquelle la pensée consciente s’émancipe du surmoi, qu’elle voit comme un despote, pour accéder à un sentiment vertigineux, enivrant et jouissif de liberté totale. L’être érotique recherche l’ivresse dans l’affranchissement des contraintes aussi bien morales que physiques. Cependant, la quête de l’extase ne peut qu'être une fuite en avant. La transgression est un concept mouvant. Une fois réalisé, le dépassement d’une limite ne peut que révéler une autre limite plus reculée, plus sombre. La jouissance intellectuelle tirée d’une transgression devient de moins en moins intense au fil du temps et appelle une transgression supérieure qui entraîne peu à peu vers l’obscur, le ténébreux, la nuit animale, vers la négation de notre aspiration à devenir humain. Plus l’érotisme va loin dans la transgression et plus il symbolise le renoncement à l’exaltation, le découragement face à l’immensité des efforts à fournir pour accéder à la Lumière. L’érotisme BDSM qui passe pour être un érotisme d’initiés, met en scène les transgressions les plus poussées où l’odeur de la mort sert d’encens aphrodisiaque. En reprenant la rhétorique de la littérature transgressive, on pourrait avancer que dans cet ultime confrontation avec les interdits, le BDSM disloque les corps, les cogne, les transperce, les torture, les enchaîne, martyrise les orifices pour en faire des abîmes de vice, avilie l’âme humaine, la souille pour atteindre l’ivresse suprême du renoncement à la vie. Dans le sphère de la sexualité, la transgression n’a pas d’autre horizon que celui de la mort et en cela elle est une finitude.

Cela étant, est-il possible de concevoir un érotisme construit sur d’autres bases que celles de la transgression ?

Hormis quelques cas isolés, comme celui des bonobos, la sexualité animale est confinée dans un registre purement reproductif. L’animal-homme en accédant à la conscience de son existence, à la conscience de ses émotions (notamment à celles liées à l’accouplement), a donné à sa sexualité une autre ambition que celle de la reproduction, une ambition de jouissance pure s’inscrivant dans la transgression d’un ordre naturel. Ne peut-on alors poser l’hypothèse que la sexualité humaine, dans son expression érotique primitive, s’est construite sur la base de cette transgression primordiale ?  Si nous retenons cette supposition, nous répondons à la question posée. Nous avançons que la transgression est un fondement de l’érotisme et que sans elle, il n’y a pas d’érotisme. La transgression des interdits, telle que nous l’avons décrite, ne serait ainsi qu’une variante de cette transgression historique à laquelle il semble impossible de se soustraire, à moins de renoncer à la jouissance. 



1 - Le donné naturel est une expression employée par Georges Bataille pour désigner ce qui est inné à l'être humain.

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