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L'amour, pas une émotion ?

L'amour, pas une émotion ?

A la question : "Pour vous, qu’est-ce que l’amour ?",  que répondriez-vous ?

Pour la plupart d'entre nous, il s’agit d’une émotion, d’un sentiment profond et complexe, ce qui est également l’avis de la grande majorité des professionnels de la psychologie et de la psychanalyse. Nous regroupons sous le vocable d’amour des sentiments pourtant très différents qui nous lient à notre conjoint, nos enfants, nos amis, notre animal de compagnie ou le dieu auquel nous croyons. Nous nous disons volontiers amoureux de l’art, de la musique, de la nature, et tous ces sentiments qui nous animent nous font trouver le monde plus beau. L'amour romantique est l'une des expressions les plus intenses de l'amour. Et si l’amour était en fait une pulsion physiologique et non une fonction mentale émotionnelle ? Cette question pouvant paraître étrange devient pertinente si l’on considère les travaux de nombreux chercheurs, principalement des psychologues, ayant mis en évidence les caractéristiques impulsives et motivantes de l’amour, similaires à celles de certains comportements addictifs (drogue, alcool, etc.) et requérant parfois des méthodes de sevrage similaires.

Si l’on part du principe que l’amour n’est pas une émotion, il n’en demeure pas moins une fonction mentale complexe qui interagit avec d'autres comme la mémoire, l'attention, la perception sensorielle et le raisonnement, il a même été démontré qu'il affectait la santé. 

Aujourd'hui, nous commençons à comprendre la nature addictive de l'amour, son caractère moteur, ainsi que plusieurs de ses particularités psychologiques, comportementales et neurobiologiques.

Parmi les qualités ou composantes de l'amour les plus connues, nous trouvons l'attachement, l'empathie, l'altruisme et la sexualité. L’amour comporte également des caractéristiques hormonales et génétiques, voire neurales. Pourtant, l'amour a été largement considéré par les scientifiques comme une émotion (processus axé sur l'événement), un sentiment, un état affectif. Enrique Burunat, chercheur du département de physiologie de l’université de psychologie de La Laguna, Espagne, est de ceux qui réfutent la classification de l’amour en tant qu’émotion, y voyant une mauvaise et funeste interprétation. Selon lui, cette erreur, consolidée et diffusée par la science, aurait plusieurs causes dont celles liées à l'influence la psychanalyse : la sous-estimation de la relation amour-sexualité, la reconnaissance de la supériorité de la volonté sur l'amour, l'éloge de l'engagement comme moyen de prolonger une relation conjugale une fois la passion consumée et la croyance que l'amour ne dure pas plus qu'il est nécessaire pour la protection de la descendance. Pour Burunat, ces fausses idées sur l'amour seraient extraordinairement graves et susceptibles de causer de grandes souffrances, voire dans certains cas la mort.

L'amour a été disséqué avec une précision chirurgicale par les scientifiques comme par les poètes, néanmoins les sociétés occidentales considèrent l'amour comme une émotion facultative dans l'exercice de la sexualité.

Comme indiqué par Gonzaga et al. (2006) : "Lorsque les chercheurs demandent aux participants d'énumérer les états qu'ils considèrent comme des émotions, l'amour est généralement proche du sommet de la liste."  Toutefois, la plupart d’entre nous ignorent comment les scientifiques ont modulé le concept d'amour en y accolant les notions de "force de volonté", "d'état affectif", "d'émotions complexes" et de "pulsions compulsives". Pour Burunat, il est nécessaire de sortir l'amour de la catégorie des émotions, non seulement dans le champ du scientifique mais aussi dans celui du culturel et du social.

L'amour, bien que généralement accompagné par les émotions les plus intenses, ne serait donc pas une émotion à proprement parler, réflexion qui n’est pas sans nous rappeler le distinguo que nous avons fait dans un précédent article entre attirance et amour. Nous avions noté que les émotions et les sentiments qui accompagnent l'intérêt sexuel se confondaient souvent avec l'amour, une pulsion physiologique différente de la pulsion sexuelle. Cependant, du fait que l'amour soit impliqué dans l'expérimentation des émotions les plus extrêmes, il a été identifié comme une entité purement émotionnelle.

Bien-sûr, l’amour est associé au sexe mais pas plus qu'il ne l'est à la respiration, au pouls, à la vision, aux souvenirs et à bien d’autres fonctions cérébrales.

Selon une étude d'Ortigue, le cerveau féminin appréhenderait l'intensité de l'amour via l'insula gauche et les sensations orgasmique via le gyrus angulaire. Donc les informations liées à la sexualité et à l'amour ne seraient pas traitées par la même région cérébrale et d'ailleurs les travaux d'Ortigue n’ont révélé aucune relation entre l’intensité de l’amour et la fréquence de l’orgasme dans le couple, vraisemblablement parce que le sexe n’est pas corrélé à l’émergence de l’amour. L’amour ne peut pas naître de la raison ou de quelque argument logique, pas plus que d'une décision de s'engager dans une relation. De la même manière ces facteurs ne sont pas impliqués dans la survenue des besoins physiologiques telles que la faim et le sommeil. 

Nous commençons ici à comprendre le point de vue de Burunat ; si l’amour peut se penser comme un besoin physiologique naturel (faim, soif, sommeil…) ou un besoin créé par une addiction (dépendance sexuelle ou affective), il ne peut, pas plus que la sensation de faim, être considéré comme une émotion. Voici donc l'une des principales causes de confusion entre amour et sexualité, ou amour et émotion. Autrement dit, l’amour (ne) dure (pas) que trois ans. Il n’a pas de date d’expiration puisqu'il est un besoin physiologique que l'on doit différencier de l'état amoureux qui lui, est un état émotionnel instable suscité par l'attirance, le désir, et alimenté par l'activité sexuelle. Que l'état amoureux, communément nommé amour romantique, cesse d'exister par suite d'une évaporation du désir, de l'attirance et de la sexualité, n'implique pas obligatoirement la séparation d'un couple. L'amour en tant qu'entité physiologique inaliénable peut compenser la perte de l'état amoureux par l'état d'attachement basé sur le soin, le réconfort et la protection. 

L’amour, compris comme composante physiologique, est naturellement appelé à perdurer tout au long de la vie d’un être humain.

Ainsi pensé, il ne peut être à l’origine des ruptures et divorces, encore moins des suicides ou des crimes dits passionnels, terme lui-même évocateur. En revanche, l’amour est nécessaire pour la survie, comme peut l’être le sommeil, la faim ou même le sexe. Les motivations physiologiques assurent la survie de l'individu et de l'espèce. La perturbation prolongée de la consommation d'aliments ou d'eau entraîne la mort, tout comme d'autres altérations physiologiques graves de l'homéostasie. 

L'amour est également nécessaire à la survie dans les premiers stades de la vie. De même il est un facteur essentiel de survie à tous les âges. Dans le premier cas, il permettra le développement de l'état d'amour maternel et dans le second celui d'état amoureux puis celui d'attachement. Le manque d'amour maternel pendant le développement affecte de façon très importante toutes les fonctions mentales et physiologiques, tout comme il y a des conséquences pour les multiples déficiences d’un régime alimentaire durant la croissance et le vieillissement. Comme le manque d'amour maternel au premier stade de développement, les ruptures, les séparations et les divorces ont été associés à une incidence plus élevée de maladies mentales et physiques ou à l'aggravation de maladies préexistantes. Le manque d’amour, de même que le manque de nutriments ou de sommeil, provoque de graves perturbations neurologiques. Les relations sociales en général sont également nécessaires au développement humain mais l'amour ou son absence est déterminant dans l'homéostasie et dans les perturbations du fonctionnement de l'esprit. En effet, le manque d'amour est peut-être la cause principale de la psychopathologie et de ses conséquences plus dramatiques, les suicides et les féminicides.

Stricto sensu, l'amour est une motivation physiologique qui modifie le fonctionnement du cerveau.

Les motivations et les émotions agissent en synergie pour parvenir à l'homéostasie. Par exemple, un besoin vital de nourriture peut provoquer un comportement émotionnel agressif, mais la faim n'est pas une émotion. La sexualité peut aussi s'accompagner d'émotions fortes et générer le besoin d'intimité entre les individus mais le désir sexuel n'est pas non plus une émotion. Pourtant, les émotions extrêmes associées à la libido sont souvent interprétées comme de l'amour et par conséquent, dans de nombreuses sociétés, l'amour se réduit à une simple émotion accompagnant la pulsion sexuelle. L'amour engendre le besoin de proximité et s'accompagne aussi d'émotions puissantes, mais l'amour n'est pas une émotion.  

Il peut être déroutant, voire franchement déstabilisant de revoir notre conception de l’amour non plus comme sentiment mais comme pulsion physiologique, en dépit du fait que ce postulat ne soit pas dépourvu de pertinence. Que souhaitons-nous retenir vraiment de cette théorie ? Si notre couple est heureux et épanoui, elle ne remet pas en cause la nature de nos sentiments et nous apprenons de surcroît que notre amour est bénéfique à notre santé physique et mentale ! Si au contraire nous vivons ou avons vécu une rupture douloureuse, elle nous autorise à croire encore à l’amour, puisque celui-ci ne serait ni la cause de la séparation, ni celle de la souffrance infligée par celle-ci. 

D'après cette théorie, il n’existe donc plus de raison de ne plus croire en l’amour !

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