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Les premiers pas de la sexologie

Les premiers pas de la sexologie

Brève histoire de la pensée sexologique.

Un article signé Christopher Roussel, sexologue.


Les premiers pas de la sexologie.

La sexualité est à l’origine de l’histoire de l’humanité. Cette pensée prête à sourire, pour autant si l’on y réfléchit un instant, sans la reproduction il n’y aurait pas eu de continuité de l’espèce humaine. On aurait existé, puis on se serait éteint, fin de l’histoire de l’humanité. 

Aujourd’hui, je vous propose de nous plonger dans la pensée sexologique, de prendre un billet « aller » et de mettre entre parenthèse le billet « retour ». Pour comprendre l’élaboration d’un objet d’étude, nous avons besoin d’illustrer son évolution et la sexualité n’en est pas à ses débuts. Un saut dans le temps allant de ses premières représentations à sa rencontre avec la littérature, les sciences, les religions, la politique et son usage par les premiers concernés. 

Soucieux de ne pas nous lancer dans une aventure en plusieurs volumes, cet article est le premier d’une série de trois : les premiers pas ; naissance de la sexologie ; approches actuelles. 

Avec les « premiers pas », nous remonterons de quelques milliers d’années avant notre ère afin d’en découvrir les enseignements. Puis nous ferons un passage avec les célèbres théories de S. Tissot, pour en arriver à l’oeuvre de Krafft-Ebing.

L’ère du paléolithique supérieur (-35 000) voit l’Homo sapiens remplacer l’homme de Néandertal, ainsi que l’affinage de l’art pariétal (utilisation des parois des grottes).

Ce chasseur-cueilleur nous a laissé des informations quant à ce que pouvait être son mode de vie et son rapport à la sexualité. On retrouve des illustrations soit partielles (partie de corps), soit globales (corps entier), avec notamment plus de figures féminines que masculines. C’est aussi de cette époque que nous viennent les Vénus (statuettes symbolisant la fertilité). 

Il aura fallu plusieurs siècles pour pouvoir penser les premières hypothèses faites par les préhistoriens. Au XIXe, c’était souvent des hommes d’église dont la bienséance impliquait une seule vision. Outre la question du « quand avons-nous déplacé les rapports sur un modèle animal (en exemple la levrette) à un modèle de rapports face à face (missionnaire) » sur laquelle on a du mal à statuer, ils sont a peu près d’accord pour dire que les chasseurs-cueilleurs étaient majoritairement monogames. Cela s’explique par le besoin de nourriture, le chasseur ne pouvant nourrir facilement plusieurs partenaires. À la suite du chasseur-cueilleur arrive l’agriculteur-éleveur ce qui implique aussi un autre type de relation possible. En d’autres termes, la vie conjugale existe et elle se définit en fonction du contexte de vie et de sa réalisation. 

D’autres illustrations nous viennent du temps des pharaons (-2000), avec en exemple les nombreux d’« Osiris ithyphallique » (sexe en érection) qui sont plus une expression symbolique de la fertilité.

On retrouve au Ve siècle avant J.C, en Grèce, d’autres œuvres qui nous parviennent plus sous la forme d’écrits comme le Banquet de Platon. Il est lieu de discussions autours de l’amour et de ses conceptions, notamment « l’amour-manque » qui est la vision occidentale de nos jours : « je te désire car tu me manques ». En parallèle, Aristote expose une conception du fonctionnement de la procréation et de l’érection, reprise de l’enseignement d’Hippocrate. Le sperme découle de l’esprit de l’homme et doit se mêler aux menstruations de la femme pour qu’un être puisse advenir par la suite. Il est notable de souligner que l’orgasme féminin avait toute sa place dans cette approche, puisque l’on imaginait qu'il était nécessaire pour l’accouplement. Pensée de la « double semence » (que l’on doit à Galien) où les deux « spermes » amenaient à la création d’un être. Cette logique demeura longtemps incontestée. 

Arrive enfin le XVIe avec son lot de découvertes.

Ambroise Paré (1585) revient sur le mécanisme de l’érection par l’action d’un vent intérieur (pneuma) qui était élaboré par Aristote. Il faut savoir que les dissections étaient interdites, on n’avait pas d’autopsies comme de nos jours. Étant chirurgien de guerre, il fit la remarque que le pénis est un organe rempli de sang et non pas d’air, ce qui changea la conception Aristotélicienne. Dans le même courant, Léonard De Vinci décrit à travers des croquis l’anatomie du coït (1492). Ils ont tout les deux contribué aux avancées en la matière, à une époque qui était encore régit sous l’angle de l’obscurantisme. 

Le XVIIe est à la recherche de l’infiniment petit.

La découverte de l’ovule (De Graaf en 1663) et du spermatozoïde (Van Leeuwenhoek en 1677) en sont les représentant. Ce qui amène au focus sur la masturbation. Samuel Tissot (1728-1797) est le porte parole scientifique des conduites à risques des plaisirs solitaires, à tel point que le seul fait de s’y adonner était proscrit car considéré comme dangereux. Il publie un ouvrage qui sera réédité plus de 60 fois concernant l’onanisme. Ce terme est en référence directe avec la religion. Onan (personnage biblique et fils de Juda) devait pour assurer la descendance de feu son frère, enfanter la veuve. Sachant que ce ne serait pas sa descendance mais celle de son frère, il se retira pour ne pas accomplir ce destin. Les écrits disent que Dieu le punit de sa vie. 

Le péché d’Onan (de nos temps : la technique du retrait) fut ainsi associé à la masturbation, contraire à une pratique visant la reproduction. Vous savez maintenant d’où vient le fameux : « La masturbation rend sourd ». Ici, la religion prend la caution de la science pour affirmer la dichotomie plaisir/reproduction. Soit c’est dans un but louable et non interdit par la religion, soit c’est qualifié de péché pouvant entraîner aux maladies mortelles de la masturbation, autant féminines que masculines. La sexualité ne doit pas exister en dehors du mariage et les pratiques solitaires sont un risque sanitaire. Elle n’existe que pour donner la vie, sinon elle aurait la possibilité de l’enlever. Des solutions alternatives ont donc dû être mises en place, comme identifier ce qui est le sexe sale du sexe sain. Ici, on peut se demander si c’est en lien avec le complexe de la madone : la personne que j’aime est respectée, la personne qui accueille mes désirs est souillée et donc ne peut mériter mon amour. La masturbation comme incubateur des maladies vénériennes n’est plus vraiment d’actualité, mais existe toujours sous la perception d’une activité sale et malsaine… plus de 200 ans après. 

D’autres penseurs ont, au contraire, exploré les formes d’expression du rapport sexuel.

L’ouverture et la recherche, plutôt que la répression et la morale religieuse. Le marquis Alphonse de Sade, par sa plume qualifiée d’érotique, vient dénoncer les interdits de l’époque. Philosophie dans le boudoir  (1795) en est l’exemple. Il traite de sujets polémiques, tout en l’illustrant par des mises en scènes sexuelles. Il attire l’attention, fait en sorte de jouer avec l’interdit pour captiver et remettre en question. Ce ne sont pas juste des écrits érotiques, ce sont des textes politiques. 

Écrire sur la sexualité, écrire sur l’amour, n’épouse pas seulement l’esprit militant. L’enseignement y trouve aussi sa place. Ovide (an I) écrit un traité de l’amour : l’art d’aimer. Le Kâmasûtra (de Vâtsyâyana au Ve) démontre ce qui est pratiqué et ce qui peut se faire. Sade ne fut pas le dernier à revêtir le sujet de la sexualité pour interroger les consciences, ni le premier à l’ouvrir vers  la créativité. Imagées ou en mots, les idées traversent le temps à la recherche de destinataires pouvant les mettre en forme. 

Les débuts du féminisme augurent aussi un tournant dans l’approche de la sexualité. La place de la femme dans la société est relayée au travail à la maison et à la fertilité, sous l’égide du sacre-saint de l’instance maritale. Autrement dit, c’est toute une moitié de l’espèce humaine dont la parole n’est pas considérée. Les études sont pour les hommes et par les hommes. Les femmes qui y ont accès bénéficient d’un privilège. La fin du XVIIIe s’accompagne de la révolution Française, d’un jour nouveau amené par le siècle des lumières. Le marquis de Condorcet, en France, interroge la non prise en compte du deuxième sexe. Marry Wollstonecraft, en Angleterre, écrit la défense des droits de la femme en 1792 pour pointer la différence des genres comme résultant d’un idéologisme orthopédique. Soulever ce point revient à repenser la place des corps et des sexes dans la société. Ce qui ouvre à des reconnaissances intersubjectives et à la prise en compte des vécus singuliers. Les théories sur le contrôle des naissances font aussi leur apparition, venant non plus percevoir le peuple comme des sujets mais comme une population. Il faut pouvoir nourrir la population et sa croissance s’entend avec la mise en place d’un système industriel.

En soit, la loi de l’offre et la demande, si la demande est trop forte par rapport à l’offre, la population ne peut pas survivre. La reproduction n’est plus au premier plan, or les écarts restent péchés. 

À la suite de S. Tissot, des classifications se mettent en place. Entre maladie et santé, se créent le normal et le pathologique, le plus commun et le moins commun. La sexualité devient une donnée à recenser, ce qui était auparavant autorisée et non punie par la loi (outre celle religieuse) devient une chose curieuse à circoncire, à limiter, à réguler. Michel Foucault parle à ce sujet d’un continuum entre « ars érotica » et « ars sciencia », où la sexualité n’est plus seulement montrée sous une forme aux contours subjectifs mais entre dans l’établissement de mesures hygiéniques. Un distinguo se forme entre la sexualité utilitaire et celle à l’encontre des bonnes mœurs, le puritanisme lève le voile du mutisme. L’aveu comme discours sur sa personne, où l’on s’expose pour être repenti, prend une forme proto-scientifique. On approfondit les discours, leur donne une autre tournure, on se rend compte que le sexe est un enjeu publique. Ce qui pouvait se passer dans les maisons, dans les villages, dans les villes, ne prend plus le flambeau de la coutume. Ainsi il en est du procès du fameux Jouy (1868) pour qui la différence des générations n’était pas un soucis (payer une enfant pour s’offrir ce que lui refusaient les femmes) car ancrée dans la réalité de l’époque. C’est tout un système discursif qui s’énonce à travers différents instruments de pouvoir et de savoir : religieux, économique, sociétal, médical, juridique, psychiatrique, pédagogique et criminologique.

L’œuvre phare de Krafft-Ebing (psychiatre) en est la représentation. Avec Psychopathia sexualis (1886) c’est un catalogue de formes déviantes de la sexualité qui est regroupée. Les pathologies gardent même sous leur forme première le nom des scientifiques qui les récoltent : « les exhibitionnistes de Lasègue ; les auto-monosexualistes de Rohleder... ». 

Cet ouvrage médico-légal est une avancée majeure venant mêler des nouvelles compréhensions physiologiques, un abord sociologique et regroupant des vignettes cliniques par l’aspect de ces catégorisations. On ne bat plus la mesure de la sexualité sur un seul temps, on l’augmente en explorant ses contre-temps. Le travail de Krafft-Ebing signe le début de l’approche pluri-disciplinaire de la sexualité. Approche balbutiante, certes, mais approche tout de même. 

Nous verrons à la suite des « premiers pas », ce que l’on peut nommer comme « la naissance de la sexologie », en partant de l’œuvre d’Havelock Ellis pour arriver jusqu’au célèbre duo de Masters et Johnson.


Références :

Platon. Le banquet, Éditions Flammarion, 2016.

De Sade, D,A (1795). Philosophie dans le boudoir, Éditions Folio Classique, 1976.

Ovide (An I). L’art d’aimer, Éditions Classiques Garnier, 1927.

Vâtsyâyana, Mallanâga (Ve). Kâmasûtra, trad. Alain Porte, 2007.

Wollstonecraft, M (1792). Défenses des droits de la femme, Petite bibliothèque payot, 2008

Tissot, S (1766). L’onanisme, Éditionss de la différence, 1991

Foucault, M. Histoire de la sexualité : la volonté de savoir. Éditions Gallimard, 1976

Krafft-Ebing, R,V (1886). Psychopathia sexualis, Éditions Pocket, 1999


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