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Sexualité, grossesse et maternité : le mariage supposé impossible

Sexualité, grossesse et maternité : le mariage supposé impossible

Sexualité, grossesse et maternité : le mariage supposé impossible.

Un article signé Tiphaine Besnard-Santini, sexologue.


Que ce soit chez les sexologues ou chez les psy en France, le lien entre la sexualité et la grossesse n'est évoqué que sous deux angles réducteurs : le premier angle est celui de la conception (en particulier chez les psychanalystes, le lien qu'il y aurait dans le désir féminin entre envie d'enfant et envie d'un rapport sexuel... bon...), le second angle est carrément plus problématique, il concerne la question de la fameuse reprise des rapports sexuels - comprenez : "bon, chérie, quand est-ce qu'on baise ?".

C'est cette question, hautement hétéronormée, qui est abordée quasi exclusivement à l'aune de la demande masculine, avec l'idée sous-jacente de la pénétration (je pense que ce qui rebute plus fréquemment les femmes hétérosexuelles à reprendre une vie sexuelle après un accouchement, c'est plus le missionnaire que recevoir un cunnilingus).

Je vous passe carrément les appels au viol (c.f. le pédopsychiatre Aldo Naouri) et les "à un moment donné il va falloir se forcer un peu madame", mais en gros, je n'ai jamais trouvé rien de bon dans cette littérature, à part des écrits culpabilisants, normatifs et enfermants.

Mais alors, qu'est-ce qu'on fait ?

Je vous le demande, en effet ! Parce qu'on ne va pas nier que cette période particulière de la vie a des conséquences sur la vie sexuelle, le désir, la libido. D'abord évidemment il y a les hormones qui jouent, en positif comme en négatif, sur la personne qui porte le bébé(1). Et puis il y a les éventuels stress et anxiété, la fatigue de la personne enceinte et des jeunes parents, les changements de représentation que l'on se fait de son/sa partenaire sexuel/le qui devient parent, les changements physiques etc.

Tout cela perturbe, si l'on en croit le nombre impressionnant d'articles consacrés au sujet sur les blogs, les forums et les sites de vulgarisation médicale en ligne. Et beaucoup (trop) de couples se retrouvent seuls avec leurs questions, leurs doutes, leurs peurs et leurs frustrations. Ne trouvent pas de réponse ni de solution et cela ne s'arrange pas lorsque le nouveau-né arrive dans leur vie, perturbe leur sommeil, leurs rythmes, leurs habitudes et leur intimité.

Avant que tout cela se termine en lits séparés, sans tendresse, sans sexe et sans désir, il y a pourtant des solutions, des pistes à essayer, des risques à prendre pour changer les choses. Car bien souvent, la grossesse et la parentalité n'apportent rien de tout à fait nouveau, elles ne font que mettre en exergue ce qui était déjà là dans le couple : les failles, les doutes, les tabous, les hontes, les frustrations et l'ennui.

Alors donc, cette période, charnière entre deux amant/es, est le moment idéal pour remettre les choses sur le tapis : redéfinir ses envies, ses limites et ses besoins. 

Redéfinir le cadre de sa vie sexuelle, oser dire "je veux" et oser dire "non", se dévoiler un peu plus et découvrir de nouvelles façons de faire et de désirer. Mais avant de parvenir à tout cela, voyons rapidement ce qui peut poser problème pendant la gestation.

Quand la libido s'envole parce que l'on craint de nuire à la grossesse.

On retrouve ce sujet abordé aussi bien dans les sites internet de vulgarisation que dans les écrits des sages-femmes ou des spécialistes de la grossesse. Mais il reste peu développé en dehors des habituels rappels qu'il n'est pas dangereux d'avoir des rapports sexuels durant une grossesse dite "normale" - on ne sait pas quoi faire du coup pour les grossesses dites "à risque", l'abstinence totale ? ou seulement l'absence de rapports pénétratifs ?

Une analyse approfondie de la littérature scientifique permet de préciser un peu les choses : il semblerait que les pratiques qui déclenchent la production d'ocytocine (stimulation des mamelons, du clitoris et orgasme) seraient à l'origine de contractions utérines - et donc d'un risque accru d'accouchement prématuré ou de fausse-couche. Quant aux pratiques qui induisent la production de prostaglandine (stimulation du col de l'utérus ou éjaculation vaginale) seraient à l'origine d'une ouverture prématurée du col de l'utérus (et donc in fine des mêmes risques d'accouchement prématuré ou de fausse-couche). Enfin, les femmes sujettes aux infections vaginales feraient plus fréquemment des accouchements avant terme que les autres.

Mais en dépit de ces quelques liens de cause à effet, il n'existe pas réellement d'études à ce jour attestant d'un lien entre les accouchements prématurés, ou les fausses couches, et les rapports sexuels - y compris chez les grossesses dites "à risque".

Mais en dehors de la pathologie, les questions de désir et de fantasme ?

Oui, parce qu'une fois écartés (à peu près) les risques de fausse-couche, il n'empêche que l'on a pas forcément envie de sexe pendant la grossesse, que ce soit du côté de la personne qui porte le bébé que du/de la partenaire. On ne va pas se mentir, notre culture judéo-chrétienne, au centre de laquelle trône la vierge Marie/Immaculée conception, ne nous aide pas du tout à associer la maternité à la sexualité. On peut même le dire que c'est plutôt tout le contraire. Et ce n'est pas la psychanalyse freudienne qui va nous aider avec les théories de la maman vs la putain.

Et puis c'est vrai que l'imaginaire érotique hétérosexuel distingue bien clairement la femme/amante/sexy de la mère/sainte/intouchable/désérotisée. Et ça c'est un gros problème, que ce soit pour les femmes qui se retrouvent enceinte et qui ne disposent d'aucune image de mère puissante, sexy et désirante (pas uniquement désirable, hein !), que du côté des partenaires chez qui l'idée de la femme enceinte et de la mère est associé au tabou de l'inceste, à des souvenirs régressifs de l'enfance - voire pire, à des images anti-sexy de ménagère aux seins pendants, au ventre mou et au jogging tâché de vomi de bébé.

Bref, vous l'aurez compris, ça n'est pas dans la culture populaire que l'on va trouver de quoi nous aider. Et puis, il faut reconnaître que l'arrondissement du corps de la personne qui porte l'enfant n'est pas forcément apprécié par celle qui le vit, pas plus qu'il n'est valorisé dans notre société. Effectivement, il est loin le temps où l'on vénérait les déesse de la fertilité aux ventres ronds, aux seins lourds et chargés de lait et aux hanches girondes. Là encore, les canons de beauté d'extrême minceur et de corps parfaits sont loin de nous faciliter la tâche pour nous épanouir sexuellement.

Soyons éclant/es de sexualité pendant la grossesse !

Pourtant, certaines hormones durant la grossesse peuvent avoir un effet sacrément positif sur la libido si l'on sait en profiter : poitrine et vulve beaucoup plus érogène (voire sensible), peau et cheveux soyeux et parfois pics de désir pour la personne qui vit la grossesse. Si les personnes enceintes étaient valorisées aussi en tant que sujet de désir elles seraient sans doute bien plus épanouies sexuellement.

Mais dans tout ces discours négatifs, émergent quand même quelques voix dissonantes, qui affirment haut et fort le lien entre grossesse, parentalité et sexualité. Eh oui, on finirait presque par oublier que pour faire un bébé tout commence par la sexualité. Comme si, une fois conçu, le bébé venait effacer le caractère sexuel de sa conception, anéantir le désir entre les parents et désérotiser le foyer familial. Ainsi le courant Orgasmic birth promeut une vie sexuelle complètement mêlée à la vie reproductive. Une approche plus animale, un retour aux sources en quelque sorte, sans la soumission des femmes au désir masculin, ni aux grossesses à répétition, subies et non voulues. Une sorte de "comme avant mais en mieux".

Mais qu'est-ce que ça veut dire, concrètement ? Eh bien concrètement, ça veut dire retrouver la beauté et la puissance chez les personnes qui vivent les grossesses. Ne plus être limitées à être des poules pondeuses asexuées (ou simplement fantasmées par les relous dans la rue qui tripoteraient bien leur "ventre rond"), se réapproprier leur vie sexuelle dans ses rapports avec l'enfantement, en finir avec la haine de soi et d'un corps imparfait et se découvrir sexuellement. Ça veut dire aussi s'offrir le luxe d'accoucher dans le plaisir, voire avec un orgasme, écouter son corps, ses besoins et de ne plus se faire soumettre par les normes et la médicalisation.

Et après ?

Après l'accouchement ? Eh bien après on en parle encore moins ! Les psy et les sexologues, à part les conseils aux parents visant à protéger leur vie intime en posant des limites claires aux enfants, ils n'en disent pas un mot. Pas un mot sur le désir qui peut changer, sur le désir qui peut avoir du mal à revenir, pas un mot sur la difficulté à se faire à la nouvelle configuration familiale, pas une piste de réflexion sur les tabous et les interdits qui peuvent se chambouler dans nos têtes autour des questions de sexualité, de parentalité, d'enfance, d'inceste et de corps. Et je ne parle même pas des adeptes du "co-dodo" qui se prennent des levers de bouclier dès qu'ils/elles osent avouer qu'ils font l'amour pendant que leur petit dort dans leur lit.

Et chez les sages-femmes et les spécialistes de la pédiatrie ? Eh bien pas grand chose non plus. En tout cas pas de réponses claires, concrètes, ouvertes. Parce qu'il y en a pourtant des questions précises et des peurs chez les jeunes parents.

Eh bien tout cela nécessite également d'être dépoussiéré, d'être nettoyé des vieux interdits freudiens, des tabous sociaux et des stéréotypes. Cela prendrait encore plusieurs articles pour développer tout cela, comme d'ailleurs la question de la sexualité pendant la grossesse que je n'ai fait qu'évoquer. Ce sera probablement le thème de mes prochains articles !



1 - Je parlerai ici de "personne qui porte le bébé" et de deuxième parent afin de ne pas réduire la parentalité à un couple hétérosexuel homme/femme. Même si la plupart des personnes qui portent des enfants se reconnaissent comme femme, un certain nombre d'individus ne s'identifient pas à cette catégorie. De plus, de plus en plus de trans FTM (femme vers homme) portent des enfants. Enfin, le second parent n'est pas forcément un homme, un père.

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