Sphère sociétale

Culture du viol, le grand déni

Culture du viol, le grand déni

En France, chaque année, on dénombre 256 000 victimes de viol ou tentative de viol. 

208 000 femmes dont 124 000 mineures et 46 000 hommes dont 30 000 mineurs sont chaque année victimes de viol ou tentative de viol(1). Nous savons que seulement 10% des viols font l'objet d'une plainte et qu'une infime proportion (entre 1,5% et 2%) est suivie d'une condamnation. Comment expliquer un tel décalage ? Le concept de culture du viol semble à même de répondre à cette question.

Rappel : définitions légales.

  • Le viol (Art 222-23 à 222-26 du code pénal) : "Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise." 

Le viol est un crime jugé en cour d'assise, passible d'une peine de 15 ans de réclusion criminelle, de 20 ans lorsque des circonstances aggravantes ont été retenues contre leur auteur (Art 222-22-24). Le viol est puni de trente ans de réclusion criminelle lorsqu'il a entraîné la mort de la victime (Art 222-22-25) et de la réclusion criminelle à perpétuité lorsqu'il est précédé, accompagné ou suivi de tortures ou d'actes de barbarie (Art 222-22-26)

Délai de prescription : 10 ans pour les personnes majeures (jusqu'à 20 ans après la majorité dans le cas d'un mineur)

Les actes qualifiés de viols : les pénétrations vaginales, anales ou buccales faites avec le sexe, le doigt ou un objet.

  • L'agression sexuelle (Art 222-27 du Code Pénal) : "Constitue une agression sexuelle toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise."  auquel s’ajoute le fait de contraindre une personne par la violence, la menace ou la surprise à subir un viol de la part d'un tiers.

L'agression sexuelle est un délit relevant du tribunal correctionnel. Les agressions sexuelles autres que le viol sont punies de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende et jusqu'à 7 ans d'emprisonnement et 100 000 euros d'amende en présence de circonstances aggravantes . 

Délai de prescription : 3 ans (jusqu'à vingt ans après sa majorité dans le cas d'un mineur).

Les actes qualifiés d'agressions sexuelles : peuvent relever de l'agression sexuelle, par exemple, des caresses non consenties sur la poitrine ou sur les fesses, des baisers forcés ou des attouchements sexuels. Dans tous les cas, lors des poursuites, l'absence de consentement de la victime doit être démontrée.

Pourquoi "Culture" du viol ?

Dans une société donnée, les gens partagent des croyances, des idées et se conforment à des normes sociales. Ce consensus forme la culture d'un pays, voire d'un continent. La culture permet de distinguer un peuple d'un autre, elle le définit à travers sa singularité et se décline en plusieurs sous-groupes, culture culinaire, musicale, littéraire, artistique etc. Alors quand on évoque une "culture du viol", la rhétorique peut surprendre parce qu'en l'espèce, il s'agit d'intégrer à une société humaine dite civilisée, un concept sociologique aberrant, puisqu'il est utilisé pour qualifier un ensemble d'attitudes et de comportements qui minimiseraient, justifieraient, voire encourageraient le viol. Ce n'est pas moral, ce n'est pas normal, pourtant beaucoup véhiculent idées reçues et préjugés relativisant ou niant la responsabilité du violeur pour en charger la victime. Et ce sont ces préjugés, venant s'ajouter aux terribles conséquences d'un viol sur la santé mentale et physique, qui contribuent à altérer la capacité des victimes à porter plainte ou à simplement confier leur souffrance à leurs proches.  

C'est ainsi que la culture du viol engendre et entretient un système de pensée désorienté où la victime est d'emblée et à priori considérée comme étant soit consentante, soit menteuse, soit responsable du viol qu'elle a subi. Conséquence, une quasi-impunité des violeurs auxquels profitent croyances populaires et vides juridiques.

Ces mythes sur le viol placent et maintiennent les victimes dans une situation de détresse psychologique, physique et sociale extrêmes, les décourageant pour 90% d'entre elles à porter plainte. Lorsque l'on sait que seulement 1 plainte pour viol sur 100 fait l'objet d'une condamnation, comment réduire la culture du viol à un simple concept sociologique, une vue de l'esprit, une exagération de féministes enragées ? Ces mythes sont nombreux, sociologiquement enracinés et s'il est avéré qu'ils sont plus ancrés chez les hommes à la personnalité masculine très stéréotypée(2), il se trouve qu'ils sont également présents chez les femmes qui sans s'en rendre compte, peuvent développer des stéréotypes misogynes. 

Des croyances qui se rattachent à trois grands principes :

Le déni de la réalité du viol :

Non, il n'y a pas eu de viol. Encore une accusation mensongère d'une femme déçue qui a voulu se venger. On le sait, les femmes accusent souvent à tort les hommes  de viol.

Réponse : 

Non, les femmes n'accusent à tort les hommes de viol que très rarement. Les fausses allégations de viol faisant l'objet de plaintes sont extrêmement rares, les statistiques internationales faisant état de moins de 3% des plaintes(3). 

Le déni de la réalité du non-consentement de la victime :

Elle était consentante, elle l'a voulu, elle disait "non" mais elle pensait "oui". En réalité elle a aimé ça, tout le monde sait bien que la violence est sexuellement excitante pour les femmes. D'ailleurs, elle n'a pas résisté, c'est donc qu'elle était consentante. 

Réponse :

Non, c'est NON. Ça veut dire "NON" et pas "peut-être", encore moins "oui". L'ancrage profond de ces croyances dans l'inconscient collectif, entretient le mythe de la femme naturellement, voire génétiquement soumise aux pulsions libidinales masculines. Mais le viol n'est pas l'expression d'un quelconque désir amoureux, le viol est un crime, un acte de barbarie destructeur entraînant la jouissance sexuelle du violeur, et seulement du violeur. La violence physique, la menace ou la surprise, n'excite pas sexuellement une femme, elle la plonge dans un état de sidération psychique qui la paralyse, l'empêche de crier, de s'enfuir ou simplement de dire non.

Le blâme de la victime :

Elle l’a bien mérité,  c'est une allumeuse,  elle était habillée de manière trop provocante, elle se promenait toute seule à une heure indue, elle était éméchée, et puis avec la vie qu'elle mène, ça devait arriver, etc.

Réponse :

Cette croyance aux relents d'obscurantisme religieux renvoie vite fait bien fait la femme à son statut de tentatrice primordiale, gourgandine par laquelle le scandale arrive. Si bien qu'elle ne saurait être considérée comme victime dès-lors qu'elle laisse entrevoir un genou ou tout autre partie de son anatomie considérée comme intime par quelques ayatollahs de la pensée patriarcale intégriste. Est-il encore besoin de rappeler qu'une victime n'est jamais responsable du viol qu'elle a subi ? Oui, à temps et à contre-temps. Le responsable, coupable et condamnable, bien que rarement condamné, c'est le violeur, toujours le violeur et seulement le violeur.

Lorsque nous adhérons à un système de pensée qui condamne les femmes victimes de violences masculines, qu'avons-nous à envier aux fanatiques religieux forçant la femme à disparaître derrière un opaque drap noir couvrant parfois jusqu'à son regard, le regard "miroir de l'âme" dit-on ? Disparition. La femme en tant qu'être humain, est annihilée car ce qui est invisible n'existe pas. Où nous conduit le mythe de la responsabilité de la victime de viol, sinon à la destruction et à la mort, parce que ne l'oublions pas, le viol tue. Il tue aussi sûrement qu'une arme. Il détruit des vies, des familles, des peuples entiers. Le viol est une arme de guerre, une arme de destruction massive. Alors qu'un rapport européen récent démontre que de moins en moins de viols font l'objet de condamnations dans tous les pays d'Europe, excepté en Allemagne, alors que les dénonciations ont augmenté(4), on redouble de zèle pour victimiser les violeurs. On alerte contre de prétendues dérives qu'ont pu occasionner les mouvements #MeToo et #Balancetonporc, on culpabilise les victimes, leur faisant porter le poids de la honte que devrait éprouver les violeurs. 

Les mythes sur le viol.

À l'origine du faible nombre de plaintes déposées pour viol ou tentative de viol, une représentation erronée chez les victimes, des caractéristiques de l'acte. Il s'agit d'un déni passif du viol chez nombre d'entre elles qui peuvent en effet croire que les caractéristiques du viol qu’elles ont subi ne correspondent pas aux caractéristiques de ce qu’elles pensent être un "vrai viol" (5), celui perpétré par un inconnu armé au détour d’une ruelle sombre qui demeure d’ailleurs un mythe du viol particulièrement tenace, alors même qu’il a été établi que dans 80% des cas l’agresseur est connu de la victime(6)

Quelques mythes sur le "vrai viol" et la "vraie victime" :

  • Un "vrai viol" est commis par un inconnu.

Faux. L'écrasante majorité des viols (80% pour les adultes, 94% pour les enfants) sont commis par un proche de la victime : parent, amis de la famille, partenaire ou conjoint. Ces viols ont lieu en milieux professionnel, médical, scolaire, institutionnel et non pas au détour d'une sombre ruelle dans un quartier malfamé. 

  • Un "vrai viol" est commis par la violence physique. 

Faux. L’agresseur est presque toujours connu de la victime et du fait de la stratégie de contrainte de celui-ci, nombre de viols se font sans violence physique autre que le viol lui-même sur des personnes qui ne sont pas en mesure de s’opposer, ni de se défendre (ENVEFF, 2000 ; INSEE-ONDRP, 2010 - 2015). Seule la moitié des viols sont commis avec violence, et seulement 12 % sous la menace d’une arme(7-8).

  • Une "vraie victime" ne se laisse pas faire, elle crie, se débat, s'enfuit !

Faux. Lors d'une agression ou d'un viol, la victime est sidérée, et lorsqu'on est sidéré, on ne peut pas parler, on ne peut pas bouger, pas crier. La victime est dissociée, déconnectée, toutes ses représentations mentales sont bloquées, sa vie psychique s'arrête brutalement. Le discours intérieur qui analyse en permanence tout ce qu'une personne est en train de vivre s'interrompt, il n'y a plus d'accès à la parole et à la pensée, c'est le vide(9). Et tous ces mécanismes neuro-biologiques exceptionnels de sauvegarde qui se déclenchent lors d'un viol, rendent la souffrance des victimes invisible, inaudible, alors qu'en réalité, ils témoignent de dommages extrêmement graves. 

  • Une "vraie victime" serait partie/ne serait pas revenue vers lui.

Faux. Lorsqu'une victime de viol n'est pas soustraite à la présence physique ou l'influence de son agresseur, toutes les conduites d'évitement(10) mises en place sont vouées à l'échec et l'emprise du violeur réactive en permanence sa mémoire traumatique, la maintenant dans un état permanent de dissociation, sachant que dans la grande majorité des cas, le violeur est un proche (parent, petit ami, conjoint, collègue de travail...). Si donc une victime ne part pas ou revient vers son agresseur, ce n'est que parce qu'elle subit toujours les conséquences post-traumatiques du viol.

Conclusion.

Les mythes et stéréotypes de la culture du viol font que la victime est à priori accusée de mensonge, d'avoir cherché, provoqué, ou finalement, avoir consenti au viol. Et lorsque les violences sexuelles sont avérées et reconnues, leurs conséquences ne sont ni identifiées, ni expliquées, ni prises en compte lors d'un dépôt de plainte ou d'une prise en charge par les professionnels de santé. Au contraire, les manifestations d'un psychotraumatisme sont le plus souvent retournées contre la victime, aboutissant soit à un non lieu, soit à un classement sans suite, soit à une requalification du viol en agression sexuelle. D'où l'urgence absolue de former, d'informer, de diffuser aussi largement que possible les travaux de Muriel Salmona qui depuis 10 ans, oeuvre avec acharnement à faire connaître ces mécanismes afin d'améliorer la prise en charge des victimes. Proches, professionnels de la santé et acteurs judiciaires qui, pour la plupart, ne sont toujours pas formés et ne font pas de liens entre les symptômes présentés par leurs patients et d'éventuelles violences subies, le soutien et la prise en charge des victimes de viols est l'affaire de tous.



 

1 - INSEE – ONDRP, 2014 – 2012 et CSF, 2008

2 - études McIntosh Julia A, 93 et Thoennes N, 92

3 - Hagemann-White C et Bohn S Université d'Osnabrück, Etude analytique de la mise en oeuvre effective de la Recommandation Rec (2002)

4 - Buddie et Miller, 2001

5 - Waubert de Puiseau, 2012

6 - Synthèse rapport annuel ONDRP 2010

7 - CFCV, 2003

8 - http://stopaudeni.com/pour-en-finir-avec-le-deni-et-la-culture-du-viol - Pour en finir avec le mythe du "vrai viol" 

9 - https://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/mecanismes.html 

10 - Les conduites d'évitement sont des stratégies généralement développées par une personne phobique afin d'échapper à l'objet de sa peur. Ex : une personne ayant la phobie des ascenseurs, prendra l'escalier. Chez les personnes victimes de violences sexuelles, les conduites d'évitement peuvent se traduire par une désocialisation, l'abstinence sexuelle et affective. 

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