Sphère sociétale

Libération sexuelle : femmes libres ou femmes libérées ?

Libération sexuelle : femmes libres ou femmes libérées ?
Marguerita Sylva dans le rôle de Carmen


La liberté, c’est la faculté d’agir selon sa volonté propre, suivant les moyens dont on dispose sans être entravé par le pouvoir d’autrui.

La liberté, c'est donc avoir la possibilité de penser, d'agir, de s'exprimer selon ses propres choix dans un environnement donné. Cette définition de la liberté, concept central de la devise républicaine française, comme de la Constitution et de la Déclaration des droits de l’homme, peine à se décliner au féminin. En effet, aucune de ces formulations et textes ne mentionnent la femme, dissoute dans la grande famille humaine, celle de l'Homme en tant qu'espèce. Le choix académique du masculin comme genre dominant de la langue, nous rappelle l'ancrage patriarcal d'une société où les droits des femmes seront des siècles durant, assujettis aux père, frère, mari, jusque dans les années 1960, ère de bouleversements sociétaux et de revendications des femmes à l'égalité de tous les droits, moraux, sexuels, juridiques, économiques et symboliques. Le temps des luttes féministes est ouvert. La femme se libère, assume son corps, sa sexualité, elle vote, travaille indépendamment de son mari et sans l'autorisation de celui-ci, la contraception lui est accessible ; elle devient une « femme libérée ». Mais cette femme nouvelle est-elle vraiment libre, et à quel prix ?

De la « libération sexuelle » à la guerre des sexes.

Ce temps de révolution sexuelle ouvert dans les années 1950, refermé en 1986 avec l’apparition du Sida, est décrit comme une période de conquête et d’exercice de nouvelles libertés pour les femmes (et les homosexuels). L’arrivée de la pilule contraceptive en France à la fin des années 1960, puis le droit à l’avortement en 1975, ont révolutionné les comportements sexuels. Mais tout est allé très loin, très vite, trop vite diront certaines femmes se souvenant que dans des milieux militants comme le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC), cette nouvelle liberté des femmes était surtout une nouvelle « pression à soulager ces messieurs » estimant qu’une femme n’avait désormais plus aucune raison de refuser un rapport sexuel. Et en effet, une fois soumise à une lecture féministe, la « libération sexuelle » est apparue comme une « vaste duperie au service de la domination masculine » [Dardel, 2007: 48]. Notamment, les services sexuels demandés aux femmes posent problème. Cette approche androcentrée basée sur la consommation d’une sexualité « libérée de tout sentiment » [Picq, 2011 : 133], la diversité et le nombre de partenaires, la fréquence des rapports, etc. libère surtout les hommes afin « qu’ils puissent utiliser les femmes hors des contraintes bourgeoises » [Dworkin, (1983) 2012: 95]. Ainsi, la pilule symbolise une consolidation de l’emprise des hommes sur la sexualité des femmes, ce qui n’a pas échappé aux militantes du MLF, déclarant en 1971 dans un article de Tout! , le journal de Vive la Révolution ! : « Votre révolution sexuelle n’est pas la nôtre ! » Dans cet extrait, un collectif de féministes du M.L.F. dénonce l’instrumentalisation masculine de l’image de la « femme libérée » :

Ils s’en servent pour revendiquer ouvertement un comportement en fait très traditionnel de mâle et s’appuient sur la révolte des femmes pour ériger en principe ledit comportement.
« La femme libérée » vient s’ajouter à la série des images. Ils nous fixent dans ce rôle et nous culpabilisent dès que nous n’y correspondons plus.
« Tu ne veux pas coucher avec Untel mon copain, ou Unetelle avec qui moi je couche, tu n’est pas libérée… »
« Tu es jalouse, tu n’es pas libérée… »
« Tu ne veux pas que je couche avec Unetelle… »
Ce que nous voulons actuellement, ce n’est pas le renversement du pouvoir, mais la déconstruction du pouvoir à tous les niveaux, économiques, politique, idéologique, social, affectif, sexuel…

Il est souvent allégué que cette révolte des féministes contre les appropriations masculines de leurs combats, est restée circonscrite aux années 1960-1970. Pourtant, ce n’est pas ce que nous observons près de cinquante ans plus tard, lorsque l’industrie du X et le système prostitutionnel récupèrent les concepts de « liberté sexuelle » ou de « droit des femmes à disposer de leur corps » pour en promouvoir l’objectification tarifée. Quant à l’autodétermination prêtée d'emblée aux actrices porno et femmes se prostituant, sans égard aux preuves du contraire dans l'écrasante majorité des cas, elle ne peut être objectivement évaluée en l'absence d'examen approfondi des raisons les ayant conduites à faire ce « choix », dont le plus couramment cité est la nécessité économique.

D'autre part, le taux de mortalité précoce, d’agressions et de viols ainsi que la proportion élevée de prostituées ayant subi des violences sexuelles dans l’enfance (entre 80 et 95%) ou ayant subi un viol au cours de leur vie (1) pouvant être corrélés à la prévalence élevée de troubles de stress post-traumatique diagnostiqués chez un très grand nombre d'entre elles, appuient l'affirmation selon laquelle les traumatismes subis constituent à la fois les pré-conditions et les conséquences de la prostitution.(2)

Autre zone de conflit, le féminisme militant où de plus en plus d’associations dont Osez le Féminisme ! ou encore la Commission Féminisme de Nuit Debout, s’élèvent contre ce qu’elles considèrent être une ingérence masculine dans le combat féministe, et demandent la non-mixité dans le militantisme. Une décision qui fait débat et rencontre même de franches oppositions. Pourtant, Osez le Féminisme ! garde le cap :

Lorsque nous avons créé l’association Osez le féminisme, en 2009, nous nous sommes posées la question de la non-mixité. Nous y avons assez vite répondu par la négative. Je me rappelle qu’à l’époque, on se disait : « les choses ont changé depuis les années 70, les rapports sociaux ont évolués et aujourd’hui, on peut construire l’égalité dans un espace mixte ». Ha ha ha ha.

Les choses en 2009 n'avaient effectivement pas beaucoup changé depuis les années 1970. Le droit de vote, l’accès à la contraception, l’avortement, la libération sexuelle, n'ont pas fondamentalement fait avancer la cause des femmes. En 2019, plafonds de verres, inégalités salariales, sociales, discriminations à l’embauche, culture du viol, féminicides, rien ne semble indiquer une pacification des relations femme/homme mais au contraire une persistance des comportements misogynes et sexistes. 

Liberté ou autodétermination des femmes ?

Carmen, figure emblématique de la femme libre de corps et d’esprit dans un contexte de rigueur morale, déclame dans l’Opéra de Georges Bizet : « Ce que je veux, c’est être libre et faire ce qui me plait, avoir pour pays l’univers et pour loi sa volonté ». Mais passer d’un déterminisme social aux profonds enracinements patriarcaux à une véritable autodétermination des femmes en matière de liberté individuelle et de sexualité, n’est possible qu’à travers une déconstruction des schèmes de pensée prévalant notamment dans l’approche sexualiste et communautaire du féminisme intersectionnel. Défense ou promotion du « travail du sexe », à travers la prostitution et la pornographie, droit des femmes à « porter ce qu’elles veulent » tout en se conformant aux injonctions sexistes à la pudeur, sont les deux faces d’une même pièce dédiée aux bons plaisirs masculins, que des femmes libres font le choix de satisfaire tout en revendiquant leur « droit à l’autodétermination ». Une liberté de l’ignorance, proche de la définition spinozienne d’une « liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent ».

En revanche, la mouture universaliste du féminisme lutte pour les droits de toutes les femmes, partout dans le monde, quel que soit leur lieu de naissance, couleur de peau, culture, religion ou traditions. Par essence inclusif, l'universalisme place au-dessus de toute autre considération communautariste ou individualiste, l’intérêt supérieur des femmes, en ce sens qu’il lutte contre toutes les formes de sexisme. En cela il se différencie de l’intersectionnalisme qui opère une segmentation, donc une forme d’exclusion, privilégiant le combat pour une certaine catégorie de personnes en fonction de leur couleur de peau, leur religion, leur orientation ou pratiques sexuelles, souvent au détriment d'une autre. Ce glissement du combat féministe vers des considérations religieuses, ethniques ou sexualistes est à l’origine des multiples fractures idéologiques et morales qui l’affaiblissent et brouillent son message rendu confus et contradictoire.

Liberté des unes, liberté des autres et féminismes.

Tout mouvement d’émancipation naît d’une oppression dont on cherche à se libérer. Mais sans une identification claire des chaînes que l’on veut briser, la liberté se réduit à « faire ce qu’on veut », en l’absence de toute limite et indépendamment des lois et principes moraux gardiens de l’intérêt général. Si Kant et Rousseau affirment qu’il n’y a pas de liberté sans loi – la liberté de tous devenant en ce sens contradictoire – c’est parce que la confrontation de libertés antagonistes les fait s’annuler. Pour exemple, dans un pays comme la France où les femmes musulmanes ont à la fois le droit de porter ou ne pas porter le voile, la minorité d'entre elles qui choisissent d’en faire un outil de revendication de leur liberté, nuit à celles, contraintes par une double pression, familiale et sociale (désormais estampillée féministe), qui luttent pour s’en libérer. De même, la minorité de femmes qui affirment avoir fait le choix de se prostituer et plaident en faveur d’une légalisation de la prostitution, bien que prétendant le contraire, se désolidarisent de la majorité de celles qui en sont victimes et ne jouissent d’aucune liberté.

En France, cette zone de sécurité est garantie par les lois de la République et le principe de laïcité, conçu pour protéger la liberté religieuse comme évoquée dans l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Quant au « travail du sexe », sans être règlementé, il est toutefois soumis aux lois de 2003 et 2016 qui pour l'une, supprime le délit de racolage instauré par Nicolas Sarkozy et pour l'autre, pénalise l'achat de « services sexuels ». Et c'est notamment sur ce terrain que s'affrontent les principaux courants du féminisme, radical et intersectionnel, parce que la liberté des femmes, qui se distingue très nettement de leur « libération sexuelle » a non seulement un prix, mais aussi un coût.  




1 - Note d'expertise de l'Observatoire - Fondation SCELLES - 2019

2 - https://www.trauma-and-prostitution.eu/fr/2017/07/17/le-traumatisme-comme-pre-condition-et-consequence-de-la-prostitution/ 

3 - https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/09/loi-sur-la-prostitution-depenaliser-serait-une-catastrophe_5406832_3232.html 


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