Sphère sociétale

Mariages précoces au Liban

Mariages précoces au Liban

Retour sur l'émission Hautes Fréquences du 26 août 2018.

Selon la loi sunnite au Liban, une fille doit avoir 17 ans pour se marier, un garçon 18 ans. Mais dans les faits, les jeunes filles sont nombreuses à se retrouver dans les liens du mariage à 12 ou 13 ans, avec enfants et charge domestique. 

12 ans, 13 ans, des pré-adolescentes, des enfants. En théorie, la loi sunnite n'autorise le mariage qu'à partir de 18 ans pour les garçons et 17 ans pour les filles. Mais cette loi a aussi donné un pouvoir discrétionnaire aux juges pour autoriser le mariage d'enfants plus jeunes avec une limite d'âge fixée à 9 ans. Hélas, beaucoup de ces mariages sont consommés sans attendre la maturité sexuelle des petites mariées.

Pour nous, Occidentaux, le choix paraît évident : pas de mariage en-dessous de 18 ans. Mais rappelons qu'en France, pour une jeune fille, l'amendement portant l'âge légal de se marier de 15 ans à 18 ans ne date que de 2005 et ce précisément pour lutter contre le phénomène des mariages forcés. 

Gabrielle Desarzens est journaliste, au début de l'été 2018, elle s'est rendue au Liban, plongeant au coeur d'un phénomène qui interroge et qui dérange : les mariages précoces d'adolescentes, souvent contractés de force par nécessité économique. En cause, les "lois coutumières" alors qu'il existe actuellement au Liban 18 confessions et que ce sont les instances religieuses desdites confessions qui célèbrent les mariages d'enfants et non pas l'administration civile.

En permettant ces mariage, le Liban viole la Convention internationale des droits de l'enfant.

Le droit au libre et plein consentement au mariage est reconnu dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), étant entendu qu’il ne peut y avoir de "libre et plein" consentement lorsque l’une des parties concernées n’a pas atteint l’âge de choisir en toute connaissance de cause un conjoint. La Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1979) stipule que les fiançailles et les mariages d’enfants n’ont pas d’effets juridiques et que toutes les mesures nécessaires, y compris des dispositions législatives, doivent être prises afin de fixer un âge minimal pour le mariage. Le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes recommande de fixer cet âge à 18 ans(1).

Mais lorsque se présente une famille demandant l'autorisation d'un mariage avec une adolescente déjà enceinte, les juges mis devant le fait accompli, sont confrontés au dilemme de devoir choisir entre autoriser le mariage d'une fille en-dessous de l'âge légal (17 ans au Liban), et priver un enfant à naître de son droit à la filiation.

Partie avec l'ONG Terre des Hommes Lausanne, Gabrielle Desarzens s'est rendue dans la localité de Tyr dans le sud Liban. Elle y a rencontré des familles, des jeunes filles mariées dès le début de leur adolescence et pour certaines d'entre elles, déjà mères de plusieurs enfants. 

"Ce sont des visages d'adolescentes qui me fixent et qui prennent la parole très spontanément."

Spontanéité de l'enfance, les propos sont clairs, simples, ne versent pas dans les trémolos, "c'est comme ça", elle n'a pas eu le choix, elle ne l'aura jamais. 

Je m'appelle Zainab, je me suis mariée quand j'étais trop petite, j'avais 13 ans. J'ai eu ma première fille puis ma deuxième fille, et puis j'ai arrêté un tout petit peu d'avoir des enfants. C'était très difficile au début de mon mariage, parce que je me comportais comme une enfant... Je jouais avec d'autres, je faisais des choses qu'une femme mariée normalement, ne doit pas faire. Donc c'était difficile pour moi au début de mon mariage, je ne savais pas prendre soin ni de moi ni de mon mari. J'avais envie de jouer et que quelqu'un prenne soin de moi.

Zaïnab a été mariée à l'âge de 13 ans, alors qu'elle vivait encore en Syrie, à son cousin âgé de 24 ans. Aujourd'hui, à 16 ans, elle est mère de deux enfants. Lorsque la journaliste lui demande ce qui a changé après son mariage, la jeune fille parle de sa vie sexuelle, qu'elle ne connaissait pas et que son corps "ne supportait pas". 

Les psycho-traumatismes provoqués par les mariages forcés n'ont que faire des cultures et des religions.

Ils sont les mêmes pour toutes, quel que soit le pays, quelles que soient les coutumes de celui-ci. Une toute jeune fille de 12 ou 13 ans, littéralement enlevée, arrachée à sa famille et le jour même, mariée à un homme adulte qui la déflore, en France comme dans la plupart des pays développés, cela s'appelle un viol à caractère pédophile. Si dans nos sociétés occidentales, la culture du viol condamne les victimes au silence, à la souffrance et à la honte, que dire des conditions d'existence de ces femmes qui dès leur plus jeune âge, ont été livrées corps et biens à leur violeur par leur propre famille ?

À Beyrouth, Gabrielle Desarzens a rencontré Catherine Mourtada, enseignante vaudoise vivant au Liban depuis plus de 20 ans, co-fondatrice de Tahaddi, un centre d'éducation et de santé. À la question "qui se marie aujourd'hui au Liban de manière précoce ?", elle répond que la plupart sont des jeunes filles issues de milieux plutôt défavorisés. Certaines d'entre elles se marient très jeunes par choix, mais pour Catherine Mourtada, si elles savaient à quoi elles étaient exposées, il n'est pas sûr qu'elles y consentiraient. Mais auraient-elles le choix ? Pour comprendre cette situation, il faut se rappeler qu'il s'agit de jeunes filles qui n'ont d'autre horizon que les quatre murs de leur chambre, dans laquelle elles sont enfermées à partir de 13 ou 14 ans par leurs parents. Alors pour elles, se marier revient à sortir de l'enfermement dans lequel elles vivent, ignorant qu'elles quittent une prison pour une autre. Catherine Mourtada raconte :

Il n'y a pas très longtemps, une maman Libanaise que je trouvais extrêmement jeune et qui avait une petite fille de 8 ans et qui a maintenant 22 ans, me racontait que le jour de son mariage, elle ne savait rien, qu'on l'a emmenée chez le coiffeur, lui a fait mettre une belle robe. Elle ne se demandait pas ce qui se passait, elle était juste contente d'être bien habillée, bien coiffée. Puis, un de ses oncles est venu vers elle et l'a embrassée. Elle s'est retirée parce qu'elle trouvait bizarre cette façon qu'il avait de l'embrasser et a couru vers ses parents pour leur dire qu'elle ne voulait pas être avec lui. Mais sa mère lui a répondu qu'elle allait se marier et partir avec lui. Elle s'est mise à pleurer, mais c'était fini, elle a dû se marier et c'est dans la voiture que sa soeur qui l'a accompagnée, lui a expliqué ce que ça voulait dire pour elle de se marier, ça a été un traumatisme terrible.

Une étude menée en 2017, révèle une hausse de 9% de ces mariages d'enfants parmi les jeunes Syriennes réfugiées au Liban depuis le début de la guerre, mais aussi de 1,4% parmi les Libanaises. Ce phénomène qui se développe plus particulièrement dans les pays de l'Afrique Subsaharienne et de l'Asie du Sud, semble hors de contrôle, tant des gouvernements concernés que des organisations communautaires de femmes, de l'OMS ou encore des Nations Unies.


Mariages précoces au Maroc


L'une des solutions proposées par l'UNICEF consiste en la promotion de l'éducation des filles. Selon certaines recherches, un niveau plus élevé d’instruction des filles permet de prévenir le mariage des enfants(2). Pourtant, dans les pays où l'accès à l'éducation des filles existe, on assiste au même phénomène, notamment au sein de certaines communautés issues de l'immigration. Par exemple, une enquête menée au Royaume Uni par le Guardian a révélé que plus de 3 500 rapports de mariages forcés avaient été signalés à la police sur une période de trois ans(3). D'après le ministère belge des Affaires étrangères, en France, ce ne serait pas moins de 70 000 jeunes filles de moins de 18 ans qui seraient susceptibles d'être mariées de force chaque année et en Allemagne, 3 443 personnes ont demandé l’aide des autorités ou des associations en 2010 car elles étaient mariées de force ou en passe de l’être. Mais il faut noter qu'au fil des générations, les filles sont moins enclines à se marier de façon précoce, probablement grâce à l'éducation qu'elles et leurs mères avant elles ont pu recevoir dans leur pays d'accueil.

Pour l'UNICEF,  des programmes de développement et d’éducation fondés sur les droits de l’homme peuvent instaurer une dynamique propice à l’évolution des coutumes, des hiérarchies et des préjugés qui entourent la tradition du mariage des enfants. Et il semble qu'en l'espèce, il s'agisse du fer de lance de la lutte contre ce qui reste, au-delà de toute considération traditionnelle ou religieuse, une violence contre les femmes particulièrement cruelle.

De graves conséquences psychologiques, physiques et socio-économiques.

Les toutes jeunes filles mariées de force à 12 ou 13 ans sont la plupart du temps violées durant leur nuit de noce et subissent d'autres violences sexuelles lors des rapports suivants. Et aux graves conséquences psychologiques que ces traumas à répétition ont sur ces enfants, s'ajoutent les dangers d'une grossesse précoce. Ces trop jeunes mariées ne sont prêtes ni mentalement, ni physiquement, les accouchements sont souvent prématurés, avec des nourrissons aux faibles chances de survie et des risques élevés de décès de la mère (première cause de mortalité chez les 15-19 ans), sans oublier les risques de contamination au VIH et autres maladies sexuellement transmissibles.

Une autre grave conséquence des mariages forcés est la déscolarisation des filles qui n'auront donc plus accès à l'éducation et ne pourront prétendre au moindre avenir professionnel. Sans instruction ni formation, elles se retrouveront dans une plus grande vulnérabilité, dépendantes pour survivre de leur mari ou de leur famille dans laquelle elles retourneront en cas de conflit avec celui-ci. Cette pratique, qui contribue indéniablement à la pauvreté, limite non seulement les perspectives d'avenir des filles, mais aussi très probablement la croissance économique d'un pays. Malheureusement, très peu de recherches s’intéressent à l’impact global du mariage des enfants sur les pays et leur économie (revenus, productivité, croissance).

Les raisons pour lesquelles les mariages précoces et forcés perdurent.

Globalement, il semblerait qu'à échelle mondiale, la pratique des mariages forcés tende à reculer, mais très lentement. Nathalie Hobeika est une juriste libanaise qui travaille pour Terre des hommes. Elle confie à Gabrielle Desarzens les principales raisons pour lesquelles les mariages forcés existent au Liban.

Des raisons économiques.

Oui, il y a des enfants qui se marient pour des raisons économiques, des filles qui pensent qu'elles auront une meilleure vie avec leur mari parce qu'elles sont dans des familles très pauvres. Ou bien parfois, ce sont les parents qui pensent donner à leur fille une vie meilleure tout en ayant une bouche de moins à nourrir. C'est aussi un bénéfice parce qu'ils recevront une dot pour le mariage de leur fille. Donc, sur tous les plans, c'est quelque chose de considéré comme économiquement bénéfique pour la famille.

Des raisons de sécurité.

Le mariage est également encouragé pour des questions de sécurité. C'est le cas des réfugiés qui sont dans des situations de grande vulnérabilité, des conditions de vie très difficiles avec des risques d'agressions physiques et/ou sexuelles importants. On pense alors qu'il sera plus sécure pour la fille de se marier, d'avoir un homme qui la protège et prend soin d'elle.

Raisons économiques, traditionnelles, religieuses, sécuritaires forment un agglomérat de problématiques auxquelles les divers acteurs internationaux sont confrontés et qu'ils doivent solutionner pour enrayer le phénomène. 

Plan international : agir sur tous les fronts contre les mariages précoces et forcés.

Parce qu'il s'agit d'un problèmes aux ramifications multiples, socio-économique, culturelle, religieuse, l'organisation Plan international s'efforce d'agir sur tous les fronts. Cela inclut :

  • De mener des actions de sensibilisation auprès des parents et des autorités locales afin de les informer des dangers du mariage précoce et des droits des filles
  • De mener des actions de sensibilisation auprès des enfants et des jeunes pour les informer de leurs droits et leur apprendre à les défendre
  • De mener des actions de plaidoyer auprès des gouvernements pour acter des lois contre le mariage précoce ou renforcer les lois existantes
  • De lutter contre les barrières à l'éducation afin de garder les filles à l'école (accès à l'école, frais de scolarité, sûreté à l'école, installation de points d'eau potable et infrastructures sanitaires correctes, lutte contre le travail infantile, etc.)
  • D'aider les familles à augmenter leurs revenus grâce à la création de groupes d'épargne et d'activités génératrices de revenus pour éviter que les parents ne marient leurs filles et aient les moyens de les envoyer à l'école
  • D'aider les filles à obtenir un certificat de naissance qui prouvent leur âge
  • D'intervenir pour arrêter un mariage forcé et précoce, de réinsérer les filles à l'école et de proposer des bourses d'études aux jeunes filles.

Chaque année, plus de 15 millions de filles sont mariées de force. Selon Plan International, si l'on n'agit pas dès maintenant, ce sont 150 millions d'adolescentes ou de fillettes qui le seront avant 2030.



Source : https://www.rts.ch/play/radio/hautes-frequences/audio/liban--le-mariage-precoce-a-lindex?id=9770705&station=a9e7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da 

Plan International site officiel : https://www.plan-international.fr/

1 - Fiche d'information sur la protection de l'enfant - UNICEF - Le mariage des enfants.

2 - Fonds des Nations Unies pour l’enfance, Early Marriage : A harmful traditional practice : A Statistical Exploration, UNICEF, New York, 2005, pp.12-13.

3 - https://www.theguardian.com/global-development/2018/may/28/thousands-enslaved-in-forced-marriages-across-uk-investigation-finds 

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