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Revenge porn, le combat de Charlotte Laws

Revenge porn, le combat de Charlotte Laws

Revenge porn, le combat de Charlotte Laws

Charlotte Laws et son combat contre Hunter Moore, fondateur d’un site de revenge porn.

Juchée sur ses hauts-talons, Charlotte Laws, une frêle petite femme, attend dans l’ambiance austère du tribunal, l’heure du procès qui l’opposera à Hunter Moore, le tristement célèbre fondateur du site Is Anyone Up. Accompagnée d’une journaliste, elle passe en revue une série de captures d’écran qu’elle a imprimées. Ce sont les dernières menaces de mort et autres tentatives d’intimidation dont elle fait l’objet. La plupart proviennent de comptes Twitter anonymes. Dans l’un d’entre eux on la traite de "pute à dégommer", dans un autre c’est sa fille qui est qualifiée de "chienne bouffeuse de bites." Dès le début de l’affaire et de façon crescendo, Charlotte Laws et sa famille ont subi une pression effrayante. S’attaquer à Hunter Moore, "l’homme le plus détesté du net", a un coût certain que tous ne sauraient être prêts à payer.

Hunter Moore a créé le site Is Anyone Up en 2010, un site dans la veine revenge porn. Le concept du revenge porn est simple : publier des clichés sexuellement explicites à l'insu de la personne concernée. Peu importe les dégâts provoqués par l’exposition aux yeux de tous de photos intimes, offertes dans la confiance d’une relation amoureuse ; business is business ! Le phénomène s’inscrit parfaitement dans un monde où "faire du fric" est un but en soi. Mais le revenge porn peut avoir de graves conséquences psychologiques et sociales : dépression, perte de l’estime de soi, perte d’emploi. De nombreux témoignages font état de vies anéanties après la divulgation de photos et vidéos compromettantes. 

La fonction de Moore se résumait en un mot : "balance". Les photos et vidéos privées qu’il permettait de diffuser étaient accompagnées des noms, prénoms et autres informations comme l’adresse et le job des victimes. Les contenus divulgués provenaient en général d’ex petits ou petites amies en quête de vengeance mais certains documents mis en ligne étaient purement et simplement issus de piratages informatiques. Moore se définissait cyniquement comme un "briseur professionnel de vie" et n’hésitait pas à se comparer à Charles Manson . 

Charlotte Laws n’avait jamais entendu le nom d’Hunter Moore avant que sa fille Kayla ne tombe dans les filets du chasseur de têtes.


Au moment des faits, Kayla 24 ans, est comédienne débutante et travaille comme serveuse dans un restaurant. Un jour, un ami lui confie avoir vu sur internet une photo d’elle, seins nus, accompagnée de son nom, son adresse et ses ID Facebook et Twitter. Prise de panique, en larmes, elle appelle aussitôt sa mère qui ne comprend pas trop de quoi il s’agit mais pressent que quelque chose d’horrible vient d’arriver. 

Quelques temps auparavant, Kayla avait fait un selfie topless qu’elle s’était envoyé et avait archivé dans son ordinateur. Cette photo n’avait en aucun cas pour dessein de finir sur le net, encore moins d’être vue par des centaines de milliers de personnes. Et pourtant... Lorsque Kayla voit son selfie sur le site de Moore, elle est atterrée et ne sait pas comment cette photo a pu se retrouver là mais elle est sûre d'une chose : il ne peut s’agir d’une quelconque vengeance. Kayla ne pouvait s'en douter à cet instant mais son ordinateur avait été piraté par un aigrefin du net, Charlie Evens, travaillant pour Moore en sous-main.

Rapidement après les faits, un bon nombre de ses amis lui tournent le dos. "Les gens se détournaient de moi. Ils pensaient que c’était moi qui avais posté la photo." rapporte-t-elle. Salie, humiliée, rejetée sans raison, elle subit de surcroît les foudres de son boss qui ne goûte guère à cette publicité tapageuse.

Pour Charlotte Laws, le monde miteux, sordide, minable du revenge porn était, jusqu’à cet incident, parfaitement inconnu. Pendant une dizaine de jours, elle tente en vain de trouver le moyen de faire disparaître la photo du net. Lettres à Moore, à son avocat, à Facebook… aucune réponse. Ne voulant pas lâcher l’affaire, elle cherche de l’aide auprès d’un expert. Pas d’expert en la matière. Ne lui ne reste que la solution de devenir experte elle-même. 

Trouver des choses sur le revenge porn, c’était en trouver sur Moore.

Ce fut chose facile. Le personnage aimait exposer ses frasques en public et se faire de la pub à moindre frais. Tout était bon pour faire le buzz, donc du fric. À cette époque, Moore, l’homme qui revendiquait 30 000 dollars de revenus mensuels, se sentait intouchable, d’autant plus que les médias lui ciraient gentiment les pompes. Plusieurs journalistes avaient déjà fait la quasi éloges de ses dérapages quand en novembre 2012, le magazine Rolling Stone lui dédia un article des plus complaisants, le dépeignant comme le baron rock’n’roll des nouveaux médias surfant en toute insouciance sur la vague "drogues, femmes, porno." Moore y déclara faire du sexe quand il voulait avec ses groupies, mais que cela était surtout motivé par les retombées en matière de trafic. Il confia se sentir comme un fucking dick, une sorte de personnage de fiction. Moore fascinait les pontes vieillissants de la rock’n’roll attitude. Quelques temps auparavant, la BBC lui décernait le titre "d'homme le plus détesté d’internet", une aubaine pour le business mais un statut difficile à assumer. Il faut toujours avoir la bad attitude, entretenir l’image de marque.

Comme l’a souligné et déploré Charlotte Laws, la couverture médiatique bienveillante dont a profité Moore est un des facteurs qui lui ont permis de prospérer dans le commerce de l’infamie. Moore était vraiment fier de ce qu’il lisait dans les journaux. Quand Laws questionna les journalistes sur la glorification médiatique de Moore et les souffrances des victimes, on lui demanda si elle en connaissait qui étaient susceptibles d’être interviewées. "Les victimes ne veulent pas parler, donc je vais le faire ou personne ne le fera." telle fut sa réponse.

Cependant, l’urgence était de faire disparaître la photo de sa fille.

Même son avocat de mari ne comprit pas tout de suite la gravité de la situation. Étant peu au fait des us et coutumes en matière de diffusion de contenus sur internet, il pensait que les choses se tasseraient avec le temps.  

C. Laws prend alors contact avec la Police de Los Angeles qui, de façon prévisible, laisse entendre que Kayla n’aurait pas dû faire cette photo. En désespoir de cause, elle se tourne vers le FBI. Dans ce genre d’affaire, seule la suspicion de hacking peut permettre au FBI d’ouvrir d’une enquête. En l’occurrence, il y avait matière à penser que tel était le cas et le FBI prit l’affaire très au sérieux. Quelques jours plus tard, le mari de Laws appela l’avocat de Moore pour l’informer des contacts pris avec les agents fédéraux : la photo disparut comme par miracle. Serait-ce l’argument FBI qui aurait précipité la résolution du problème ? Comme le dit Kayla, "Ils sont tombés sur la mauvaise mère !" Par chance, la photo de Kayla fut retirée avant que le site ne se délocalise sur un serveur basé en dehors des USA. La récupérer dans ces nouvelles conditions aurait été impossible. 

Pour C. Laws, les choses ne pouvaient en rester là. Sur le site de Moore, il n’y avait pas que de jeunes victimes, il y avait aussi des femmes de 50 ans, un aveugle paraplégique, une personne souffrant d’un déficit de croissance. Un des followers prétendait même détenir la photo d’une femme morte dénudée et une discussion s’était engagée autour de la question "Dois-je poster la femme morte ou pas ?"  Charlotte Laws se lance alors, deux années durant, dans une véritable campagne d’investigation, constituant un dossier de preuves accablantes recueillies auprès de 40 victimes à travers le monde, principalement des femmes profondément traumatisées par "l’expérience Moore." Finalement, en janvier 2014, Moore est inculpé pour conspiration, violation d’ordinateur personnel et vol de données privées. Il encourt une peine de 42 ans de prison. La mère de Kayla tient une première victoire mais sa joie est atténuée par les menaces de représailles proférées par un groupe de followers, fans de Moore : "La famille."

La journaliste, qui a suivi Laws jusqu’au procès, se rend un jour à Woodland, Californie, une cité dortoir aux alentours de Sacramento. Moore y vivait chez ses parents. La maison familiale ressemblait à un petit nid douillet fraîchement repeint avec un joli petit jardin, située dans une jolie petite rue. Depuis le début de ses ennuis, Moore avait fait profil bas, la perspective de 42 ans de prison avait refroidi ses ardeurs. Fini les soirées club avec les journalistes branchés. Il se terrait. Ne trouvant personne chez les Moore, la journaliste entame une discussion avec les voisins. L’un raconte que les Moore, sont les gens les plus sympas que l’on puisse rencontrer, l’autre que le père Moore est toujours ok pour rendre service, et qu’il n’accepte jamais rien en retour, mais un autre d'ajouter avec une moue dubitative, "C’est vrai, mais Hunter…  Je le connais depuis toujours, il a grandi avec mes enfants. Mais vous savez certains enfants... et je ne blâme pas les parents. Il a toujours été dans les mauvais coups. On ne pouvait rien lui dire."

La petite ville tranquille de Woodland, perdue au milieu des grandes plaines agricoles du nord Californien, n’avait rien du lieu idéal pour partir à la conquête du monde. Et pourtant, depuis sa chambre d’enfant, Moore l’avait fait. Le  "génie" de Moore fut de comprendre que sur le net, on était partout au centre du monde et qu’un inconnu venu de nulle part pouvait atteindre une audience internationale. Moore, qui n’avait aucun diplôme ni qualification ni projet conventionnel, avait cette vision noire et peut-être visionnaire d’un monde où il était possible de gagner de l’argent, de se faire un nom en humiliant des femmes en public. Sex, drug, rock’n’roll and Rolling Stone magazine lifestyle ! À un journaliste du Daily Beast, il s'était vanté avoir baisé toutes les filles du coin, la plupart âgées de 17 ans, qu’il devrait être en taule pour ça. Cependant, il confia avoir eu un déclic à l’âge de 15 ans à cause d’une fille, Rachel. "Le seul moyen de ne plus souffrir c’est de t’arracher le cœur et d’y chier dessus."

Le revenge porn est un avatar de la misogynie, une énième expression de la haine que certains vouent aux femmes et dont le but est de faire mal.

C’était là le véritable objectif de Moore, le partage de photos n’étant qu’un enfumage. Il cherchait des femmes à humilier, pas celles qui s’exposent nues sur le net par envie mais celles qui, en aucun cas, n’ouvriraient une fenêtre sur leur intimité. Fun ! Plus fun si elles occupaient des postes à haute responsabilité et plus tordant encore si elles perdaient leur job. Moore et ses followers décérébrés trouvaient divertissant de détruire des vies. 

Is Anyone Up a démarré par accident. Un jour Moore rencontra une fille "olé olé" qui aimait lui envoyer des photos d’elle dénudée. "Tous mes potes voulaient voir cette fille à poil." Il acheta un nom de domaine et posta quelques photos. Une semaine plus tard,  140 000 personnes étaient passées pour jeter un œil. Il comprit vite qu’il pouvait faire du fric avec l’idée. Au départ, les photos étaient publiées avec consentement, mais très vite il réalisa que les clichés des femmes (enseignantes, avocates, étudiantes, mères de famille…) qui ne voulaient pas être exposées, excitaient les clics. "Au début je ne faisais pas les enseignantes, mais j’ai compris que le trafic se trouvait là. Je fais de l’argent avec les gens qui ont fait des conneries, si je ne le fais pas, un autre le fera." Difficile de dire quelle photo aurait pu remporter le titre de l’ignominie. Celle piratée dans la photothèque d’un chirurgien esthétique montrant une femme aux seins ensanglantés ? Ou celles de ces dizaines de femmes, la plupart âgées de 40 ans, photoshopées en actrices porno et jetées en pâture sur le net ?

On ne saurait affirmer si des types comme Moore sont dangereux ou simplement en quête de reconnaissance. Pour C. Laws qui s’est immergée dans son monde, il est certain que Moore avait cette capacité à rassembler tous ceux qui, portés par la haine des autres et surtout des femmes, se sentent exister en humiliant, tyrannisant, harcelant. Le charisme malsain de Moore est certainement comparable à celui de Charles Manson et ses adeptes, les "enfants de Moore", rassemblés sous le compte Tweeter #The Family, étaient prêts à tout pour lui. 

Moore se comportait comme s’il était invincible. Il narguait ses victimes sans aucune retenue, encourageant ses followers à les ridiculiser encore plus par l’envoi de mails où figuraient les liens vers les photos compromettantes à leur patron, leurs collègues et collaborateurs, les membres de leur famille. Tout aurait pu continuer ainsi pendant longtemps si une femme n’avait décidé de lui mettre des bâtons dans les roues. 

C. Laws a passé des semaines entières à la recherche des victimes de isanyoneup.com et d’autres sites du genre. Au total, elle est venue en aide à une bonne centaine de victimes. Après avoir initié un projet de loi  anti-revenge porn dans l’Etat de Californie, elle s’est mise en tête de militer pour l’adoption d’une loi fédérale en la matière.  "Il est très, très important que ce type d’activité soit reconnu comme criminel et la loi doit changer." martèle Laws. 

Le site isanyoneup.com ferme en 2012. En janvier 2014, Moore et Charles Evens sont arrêtés par le FBI et inculpés pour complot, violation d’ordinateurs privés et usurpation d’identité. En février 2015, sur l’accusation de vol de documents d’identité, d’aide et d’encouragement à la violation d’ordinateurs privés, il se retrouve devant les tribunaux. Il plaide coupable. En juillet 2015, Charles Evans plaide coupable pour l’inculpation de violation d’ordinateurs privés, vols de documents d’identité et reconnaît avoir envoyé à Moore des centaines de photos de femmes, volées via des comptes emails. Moore écopera d’une peine de prison de 2 ans et demi assortie d’une mise à l’épreuve de 3 ans et de 2 000 dollars d’amende, Evans sera condamné à 2 ans de réclusion et 2 000 dollars d’amende.

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